Conte japonais #19 – Le démon et la cascade

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Il y avait une fois, au plus profond du Japon, un village caché au cœur d’une imposante forêt. Partout, les petites maisons étaient entourées de fougères immenses et de grands cèdres qui semblaient vouloir toucher le ciel.

Ses habitants vivaient une vie tranquille, chassant du petit gibier et récoltant champignons et plantes sauvages.

La forêt était à la fois un bienfait et une malédiction. Elle était si riche qu’ils y trouvaient tout ce dont ils avaient besoin pour survivre. Mais, elle était aussi si grande et insondable que les voyageurs osaient rarement s’y aventurer.

Pourtant, pas très loin du village, vivait une chamane. C’était une femme sans âge qui s’était installée là des années auparavant. Personne ne savait vraiment qui elle était ou pourquoi elle avait choisi une endroit si loin de tout.

Souvent, les villageois l’avaient observée errant sans but dans les bois, caressant des troncs d’arbres en murmurant. Ils avaient trouvé des arbres ceints de cordes tressées et des piles de cailloux nettement ordonnés sur les rives de la rivière.

Après quelques années, les gens de la forêt étaient tombés d’accord : c’était pour sûr une femme bien étrange mais elle n’avait jamais tenté de les blesser ou de leur jeter un sort. Et tous pouvaient voir  qu’elle avait une âme pieuse liée aux Dieux. Tout doucement, ils prirent l’habitude de lui rendre visite, pour se faire bénir ou lui acheter de petits charmes.

Un jour, un chasseur ne rentra pas chez lui. Sa femme avait vécu toute sa vie dans ces bois et savait que ce genre de choses arrivaient. Mais elle ne pu s’empêcher d’être inquiète. Et quand le lendemain, l’homme ne réapparu pas, des villageois partirent à sa recherche.

Ils trouvèrent vite son corps, reposant sur le sol couvert de mousse, son sang rouge vif tranchant le vert brillant

Le pauvre homme avaient été complètement déchiqueté.

Les accidents de chasse n’étaient pas inhabituels dans ces contrées sauvages, hantées par les sangliers, les loups et les ours. Mais tous savaient bien que cette fois ci, la bête n’avait rien de commun.

Les gens de la forêt décidèrent de s’armer, ne quittant jamais le village seuls, toujours en alerte et organisant des tours de gardes autour de grands brasiers. Mais le mystérieux animal continua à leur échapper.

Malgré toutes leurs précautions, deux chasseurs s’évanouirent dans la nuit. On ne les revit jamais plus. Et quelques jours plus tard, un petit garçon disparu de chez lui. Sa mère ne retrouva que quatre gouttes de sang sur son kimono en lambeau.

Les villageois étaient désespérés :

– Comment voulez combattre quelque chose qu’on n’arrive pas à traquer ? Je vous le dis ce n’est pas une simple bête mais un démon sorti tout droit des Enfers !

– C’est un démon en effet, et aucune arme humaine n’aura d’effet sur lui.

La chamane était assise aux limites de leur cercle. Jamais personne ne l’avait entendu prononcer une aussi longue phrase. Avant que quiconque puisse ajouter un mot, elle se dressa et continua :

– J’irai tenter de ramener la paix sur ces terres. Ne me suivez pas. Si je ne suis pas de retour demain au coucher du soleil c’est que je serai morte.

La chamane se vêtit d’un kimono blanc et coupa une branche de sakaki. Puis, sans un regard pour les villageois qui la regardaient bouche bée, elle s’en alla dans la nuit tombante.

Un brouillard épais recouvrait les bois, drapant le monde d’un voile bleuté. La forêt était vivante, les daims détalant dans les buissons, les écureuils volants bondissant d’arbres en arbres. Elle avait parcouru cet endroit de nombreuses fois. Elle connaissait chaque pierre traîtresse et chaque racine. Bientôt, elle gagna les rives de la rivière.

Sous la lune montante, le torrent bouillonnait, intrépide. En amont, tonnant comme une centaine de tambours, la cascade dévalait la roche.

La chamane enleva ses chaussures, frappa deux fois dans ses mains et, prenant une inspiration, plongea dans l’eau glacée. Tenant fermement son rameau de sakaki, elle lutta contre les tourbillons jusqu’à trouver pied. Elle se redressa sous l’eau tonnante, ferma les yeux et commença à psalmodier.

Combien d’heures s’écoulèrent ainsi ? Elle n’en n’avait aucune idée. Les temps ne signifiait plus rien ici, la chaleur du soleil ne pouvant percer la coquille froide de l’eau. Soudain, un grognement sourd couvrit le bruit blanc de la cascade.

La chamane ouvrit les yeux. La toisant de toute sa hauteur, se dressait les quatres têtes d’une bête terrifiante, crocs découverts et museaux dégoulinants, les yeux fous. Une patte énorme, toutes griffes dehors, tenta de la saisir.

En vain. Grâce à ses prières, la cascade s’était transformée en véritable barrière. Elle sentait l’énergie de la rivière s’ériger autour d’elle comme un bouclier.

Sans cesser de psalmodier, malgré sa voix maintenant rauque et fêlée, elle surmonta la douleur. Elle chanta et chanta, ignorant l’odeur infâme du souffle du démon, l’eau courant sur son corps comme une armure de glace.

La bête enragée tentait sans cesse de trouver un défaut à sa cuirasse. Mais l’âme de la chamane, purifiée par sa longue méditation, était forte et vive. Alors que les démon chargeait dans une dernière tentative désespérée d’attraper sa proie, elle psalmodia en dernière fois et soudain tendit la branche de sakaki.

Deux jours s’écoulèrent avant que les villageois ne trouvent le courage de partir à la recherche de leur chamane. Ne la voyant pas revenir, chaque nouvelle heure avait accru leur terreur. Lorsqu’il gagnèrent enfin la cascade, tous tombèrent à genoux et se mirent à prier.

Les berges de la rivière était un vrai champ de bataille et la bête et la chamane n’étaient plus. Mais, sous la cascade, se dressait à présent une pierre d’apparence presque humaine… avec à ses pieds quatre gros rochers qui semblaient encore montrer les dents.


Notes:

Le Japon a une longue tradition de chamans – probablement partageant les mêmes racines que le chamanisme sibérien. Les femmes chamanes notamment remontent au moins à l’époque préhistorique Jomon. L’exemple le plus fameux est celui de la Reine Himiko, une femme qui détenait les pouvoirs à la fois temporels et spirituels – fait assez répandu dans le Japon ancien.

Avec le temps, les croyance chamanistes et animistes se mêlèrent aux traditions Shinto et bouddhistes plus tardives. Il advint la même choses à ceux qui les pratiquaient, et les femmes chamanes devinrent ainsi peu à peu des miko (prêtresses). Il est très probable qu’avoir fait en sorte que les chamanes servent dans les temples ait été une façon pour la classe dirigeante de contrôler  le pouvoir politique, social et religieux de ces femmes.

Toutes les chamanes n’étaient pas miko et toutes les miko n’étaient pas chamanes ; mais les liens entre les deux professions n’était (et n’est toujours pas) inhabituel.

Les pierres, arbres etc. sacrés sont très communs au Japon. Les feuilles de Sakaki par exemple sont utilisées encore de nos jours lors des rituels Shinto. D’autres objets sacrés (yorishiro) sont également marqués en utilisant une corde sacrées faite de chanvre/paille et papier appelée shimenawa.

Les méditations sous des cascades (takigyo) ou dans des rivières (mizugyo) sont des pratiques assez courantes en Asie. Au Japon, elles sont souvent liées au shugendo (ascèse de la montagne) qui mélange les rituels bouddhiste, shintoïste et animiste (le Japon a une approche très syncrétique de la religion).

L’eau courante est, au Japon comme dans de nombreux autres pays, une façon de se purifier (dans le Shinto cela fait partie des rituels misogiharae ) :  en gros si vous êtes propres, votre âme l’est aussi. Pour les bouddhistes, ces méditations ascétiques sont également supposées aider à atteindre l’Illumination en combattant et en s’élevant… au dessus de nos bêtes et démons intérieurs.

[sources image :  1 / 2]

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6 réflexions sur “Conte japonais #19 – Le démon et la cascade

    • Tanuki no Monogatari dit :

      Oui j’aime beaucoup le studio Ghibli ^^ Et puis les tanuki me font rire !

      J’ai commencé à écouter les pistes de ton projet : c’est vraiment chouette. Et quel boulot !
      Et c’est rigolo : j’ai découvert St Kilda lorsque nous étions en Ecosse en septembre dernier. Sur l’île de Skye notamment, ils parlait de la chasse au macareux ou encore du système d’envoi du courrier (littéralement des bouteilles à la mer !).

      (pssst ça peut t’intéresser du coup : https://tanukinomonogatari.wordpress.com/2016/11/12/ecosse-7-des-highlands-aux-lowlands/)

      Vive l’Histoire/Géo 😀

      Aimé par 1 personne

      • Kilda dit :

        Ha merci beaucoup ça fait plaisir, n’hésite pas à nous laisser un petit message pour nous donner ton avis sur le projet ! 😉

        Chanceuse ! Je pense aller en Écosse et à St Kilda cet été aussi, si tu as des tuyaux… 🙂

        J’adore les studios Ghibli aussi, tu es prof d’histoire-géo ? 😉

        Aimé par 1 personne

        • Tanuki no Monogatari dit :

          J’ai posté une série d’articles sur mon dernier séjour là bas (section « voyage » 😉 ). L’ors d’un précédent voyage , nous était passé plus du côté de Perth et du Speyside si tu as besoin d’info!
          Pour St Kilda, ça doit être un peu la galère de s’y rendre xD Des ferries doivent s’y rendre mais ça fait une sacrée traversée !

          (Nope, je ne suis pas prof, un jour peut être ;P)

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          • Kilda dit :

            Oh j’irais voir ça ! 🙂
            Pour St Kilda il y a des compagnies qui font le trajet, il faut 2h depuis les Hébrides extérieures et l’escapade dure une douzaine d’heure ! 😉
            J’ai écrit deux séries d’article sur l’histoire de St Kilda (rubrique vie et histoire) ça devrait te plaire ! 😉

            Aimé par 1 personne

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