Conte japonais #29 – Une robe de plumes

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Il y avait une fois, au plus profond du Japon, un petit village bâti près d’un lac immense. Dans ces régions reculées, faites de forêts profondes et de traîtres rochers, ce lac tranquille était une vraie bénédiction.

L’eau, claire et calme, s’étendait à perte de vue. Rien ne venait troubler ce monde serein, fait de bleus et de gris, si ce n’était le vol régulier des oiseaux et la nage nonchalante des poissons.

Le petit village abritait une communauté de pêcheurs. Tous se levaient bien avant l’aube pour préparer leurs nasses et leurs filets. Et juste avant le point du jour, leurs barques silencieuses glissaient sans effort sur le lac, guettant leurs proies.

Un matin, les pêcheurs se réveillèrent comme dans un nuage. Une épaisse brume blanche ensevelissait les eaux, voilant l’univers tout entier d’une inquiétante beauté.

Les villageois se rassemblèrent sur le ponton. Un homme frissonna :

– Le brouillard ça nous connait, mais ça ? J’ai la chair de poule rien que d’en parler !

Une femme acquiesça vivement :

– Tu as raison ! Une chose est sûre, je ne sortirai pas aujourd’hui : je n’ai aucune envie de me perdre !

Et hochant la tête, tous les pêcheurs rentrèrent chez eux. Tous, sauf un.

L’homme haussa les épaules :

– Ce n’est pas un peu de fumée qui va me faire peur. Je n’aurais qu’à rester près des berges.

Et il mit sa barque à l’eau.

A cette heure, le lac grouillait normalement de vie. Les animaux venaient boire, les grenouilles chantaient et l’on pouvait entendre les oiseaux battre des ailes.

Mais le pêcheur n’était entouré que de silence.

Quelque chose bougea dans la brume.

– Qu’est-ce…!

Des rires teintèrent dans l’aube naissante tels des clochettes.

Le pêcheur amarra vite sa barque et bondit dans les roseaux. Discret comme une ombre, il se dirigea vers le bruit.

Huit silhouettes émergèrent du brouillard. L’homme en eut le souffle coupé.

Des jeunes filles se baignaient dans le lac. Insensible au froid glacial malgré leur nudité, elles bavardaient avec entrain dans une langue inconnue mais étrangement musicale.

Avec des gestes gracieux, les demoiselles peignaient leurs longs cheveux, aussi noirs que les eaux les plus profondes. Elles avaient toutes la peau terriblement pâle, aussi blanche que le plumage d’un cygne.

Le pêcheur n’osait plus bouger d’un cil, il avait trop peur d’attirer l’attention de ces êtres d’un autre monde. Ses yeux fouillaient frénétiquement autour de lui à la recherche d’une issue.

Entre deux vagues de brume, il aperçut soudain un étrange vêtement pendu à la branche d’un pin juste au dessus de lui.

Avant même qu’il ait pu réfléchir, ses mains, curieuses, s’en étaient déjà emparé.

C’était la chose la plus incroyable que ses doigts calleux aient jamais touché. Douces comme le plus fin des duvets, des milliers et des milliers de plumes avaient été tissées. Légère comme l’air, cette magnifique robe chatoyait de mille couleurs sous les premiers rayons du soleil.

Un cri strident brisa la rêverie du pêcheur.

Dans une bourrasque, les jeunes filles se précipitèrent hors de l’eau. Elles saisirent leur vêtements et se volatilisèrent en un clin d’oeil.

Une seule demoiselle demeura sur la berge, droite et immobile comme une statue.

– Rends la moi.

L’homme qui tremblait de tous ses membres ne put articuler un mot.

– S’il te plait, rends la moi.

Elle sourit et fit un pas en avant.

Le pêcheur battit précipitamment en retraite, pédalent dans la vase, la robe de plume serrée tout contre lui telle une armure.

– N-non !

La jeune fille haussa un sourcille mais son sourire ne faiblit pas. Elle fit un autre pas en avant.

– S’il te plait ? J’en ai besoin pour regagner les cieux.

L’homme déglutit.

– Non.

Elle fit un pas, puis un autre et bientôt elle surplombait le pêcheur. Elle tendit sa main :

– Je danserai pour toi.

L’homme était complètement hypnotisé. Toujours tremblant, il lui tendit lentement le vêtement.

La jeune fille gazouilla gaiement et, d’un seul geste fluide, elle revêtit sa robe. Elle lui sourit et, fidèle à sa parole, elle se mit à danser.

Agile et gracile, elle semblait flotter au dessus du sol et de l’eau, son habit de plume flottant derrière elle comme un cerf volant dans la brise. Elle virvoleta encore et encore, jouant avec des rubans de brouillard et des cercles d’eau.  Et bientôt, elle disparut dans la brume.

Envouté, le pêcheur avait perdu toute notion du temps.

Ébranlé, il réussit à sauter dans sa barque et reprit la direction du village.

Ses amis inquiets eurent bien du mal à croire son histoire. Mais, on dit que depuis ce jour cette région reculée a toujours connu l’abondance. Tout cela grâce à la danse de la demoiselle venue des Cieux.


Notes :

On rencontre les histoires de vierges célestes (tennin or tenshi) à travers toute l’Asie. Dans la tradition bouddhiste, ce sont des êtres bienveillants, habillés d’habits de plumes, que l’on peut plus ou moins rapprocher du concept occidental d’anges.

Ce conte est très connu en Chine et au Japon. J’en ai lu plusieurs versions est celle ci est de loin ma préférée. Dans La plupart des autres, le pêcheur trompe la demoiselle et l’épouse, fidèle en cela à la tradition dite de la femme-cygne que l’on retrouve un peu partout dans le monde

Je dois admettre que le côté non-consensuel et très patriarcal de ces histoires me dérange. Il existe bien des versions ou la demoiselle choisit son destin (que cela soit rester/ partir/ cacher la vérité) et la demoiselle… peut aussi être un damoiseau. Mais malheureusement, ces variantes ne sont bien souvent pas celle publiées dans les livres de contes !

La version d’aujourd’hui, appelée hagoromo en japonais, est basée sur la pièce de théâtre noh du même nom (vous pouvez la voir ici) à l’exception du fait que la pièce d’origine se déroule près de la mer, à Miho no Matsubara. Il est toujours étrange de voir la danse de la vierge céleste alliée au théâtre noh, très statique et “terrestre” ! En ce qui me concerne, j’imagine la danse de la tenshi comme beaucoup légère et fluide, à l’image de la danse chinoise dite des “manches de l’eau” (水袖舞 – shui xiu wu).

[sources images :  1 / 2 / 3]

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