Conte japonais #27 – Une épouse de papier

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Il y avait une fois, une vieille femme et son petit fils qui vivaient à Edo dans une pauvre maison.

Le jeune homme était un paresseux qui ne mettait jamais la main à la pâte. Sa grand mère devait s’occuper de tout alors que lui passait ses journées à boire et parier à la maison de jeu voisine.

La vieille dame courait tout le jour, faisant la cuisine ou la lessive pour de riches maisons. Elle partait à l’aube pour ne rentrer qu’à la nuit tombée, fourbue.

Comme tout le voisinage connaissait les inclinaisons du jeune homme, sa grand mère n’avait jamais réussi à trouver une famille qui accepterait de lui accorder la main de leur fille. Et ils vivaient donc dans leur petit maison une vie bien triste et solitaire.

Une jour, un de ses employeurs fit venir la vieille femme :

– Tu es dure à la tâche et nous sommes très satisfaits de toi. Tiens, prend cette estampe. Je sais que l’aime beaucoup, je t’ai plusieurs fois vu l’admirer lorsque tu nettoyais mon bureau.

La grand mère rayonnait de joie. L’estampe était en effet l’une des plus belle chose qui lui ait été donné de voir. Avec des lignes fluides et des couleurs vives, elle représentait avec force de détails une élégante jeune femme dans un calme jardin.

Elle rentra chez elle, le papier serré contre sa poitrine, et accrocha avec soin son nouveau trésor au mur.

Bientôt, le dessin fit comme partie de la famille. La vieille femme parlait souvent à la dame peinte, lui confiant ses soucis de tous les jours comme ses petits secrets. La vie était toujours dure mais elle se sentait un peu moins seule grâce à sa compagne de papier.

Un soir, alors qu’elle rentrait chez elle, elle stoppa net sur son palier. La petit maison, habituellement sale et poussiéreuse, était nette. Tout était propre et une marmite glougloutait joyeusement sur les charbons brûlants.

– M-mais.. comment.. qui… ?

Elle se tourna vers son petit fils qui s’étirait paresseusement près du foyer :

– C’est toi qui a nettoyé la maison ?

Il secoua nonchalamment la tête :

– Non grand mère. Ce doit être ta copine en papier.

Il lâcha un petit rire:

– Elle a beau ne pas être réelle, elle est ce qui se rapproche le plus de l’épouse que je n’aurais jamais !

Et il laissa échapper un rire sans joie.

Le jour d’après, et tous ceux qui suivirent, chaque fois que la vieille femme revenait du travail, elle trouvait une maison accueillante et un repas chaud qui n’attendait plus qu’elle.

Si la grand mère prit rapidement l’habitude de remercier la dame de papier gracieusement chaque soir, le jeune homme lui devenait de plus en plus agité :

–  Comment une telle magie pourrait-elle être possible ? Quelqu’un doit nous jouer un tour !

Un matin, après que sa grand mère soit partie, le paresseux fit semblant de quitter la maison à son tour. Puis, il revint vite sur ses pas et, silencieux comme un chat, il se cacha dans le grenier.

Il attendit et attendit encore, jetant de temps à autre un coup d’oeil entre deux planches. Et, peu après midi, il entendit soudain un doux bruit de pas.

Une jeune femme, richement habillée, s’affairait en dessous de lui, époussetant, rangeant et nettoyant les bols et les plats.

Le jeune homme ne put s’empêcher de crier:

– Mais qui… mais qu’est ce que tu es !

La femme, surprise, se retourna brusquement dans un tourbillon de soies précieuses. mais, avant qu’elle ait pu dire un mot, elle perdit l’équilibre et tomba dans le foyer.

Le petit fils s’élança au bas de l’échelle mais avant qu’il ne puisse l’atteindre, l’étrange jeune femme s’était déjà transformée en une flamme brillante.

En un instant, elle disparut, et il ne resta d’elle que quelque fines cendres près du feu.

Abasourdi, le jeune homme jeta un regard à l’estampe de sa grand mère. Le jardin, toujours aussi serein, était vide. Et là où la jeune femme s’était alors tenue ne s’étendait plus qu’un grand vide de papier blanc.


Notes :

Les estampes étaient très populaires durant la période Edo. C’était une forme d’art accessible à tous, du riche marchand aux classes plus pauvres de la population. Les estampes japonaises sont souvent appelées ukiyo-e mais il existe bien d’autres termes pour les désigner, qui soulignent souvent un style ou une technique. J’ai notamment déjà évoqué les bijinga (“image de belles femmes”) dans ce conte.

L’histoire d’aujourd’hui met en scène une style d’estampe appelé nishikie (images de couleur) ou Edo-e (images d’Edo), qui utilisaient une méthode d’impression très complexe et utilisaient de nombreuses couleurs. Comme chaque couleur devait être gravée dans un bloc de bois particulier, ces images très complexes demandaient beaucoup de temps et de savoir faire !

Il faut aussi souligner que le mot nishikie signifie littéralement “estampe de brocard”. Nishiki désignait à l’origine des tissus précieux, souvent tissés avec des fils d’or ou d’argent. De nos jours, ces tissus sont surtout utilisés pour fabriquer des kimono, obi etc très luxueux.

Au Japon, il était de coutume que les jeune mariées s’installent dans la famille de leur époux. On attendait d’elles qu’elles prennent soin du foyer et elles devaient obéir à leur beaux parents. Bien des contes mettent en avant des belles familles abusives. J’ai trouvé chouette que, pour une fois, une histoire mette en avant une gentille belle mère !

[sources images:  1 / 2 / 3]

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