Conte japonais #44 – Sous terre

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Il y avait une fois, avant que le Japon ne devienne le Japon, de nombreux clans se disputaient ses terres. Les guerres s’enchaînaient, et au fil du temps l’un de ces clans, les Yamato, prit le dessus sur les autres.

C’était un clan féroce et impitoyable. La rumeur courait que leur roi descendait en ligne directe de la déesse du Soleil, et que béni par la lumière divine, il sortait toujours triomphant de toutes ses batailles.

De guerres en traités, d’alliances en mariages, les Yamato étendaient leur influence. Dans les terres nouvellement conquises, les paysans inclinaient humblement la tête devant leurs nouveaux souverains. La plupart du temps, le peuple haussait les épaules et murmurait :

– Eux ou un autre, quelle différence cela fait-il pour nous ?

Pourtant, tous n’étaient pas prêts à se soumettre si facilement.

Aux confins du royaume grandissant, près des montagnes de Katsuragi, les téméraire guerriers Yamato frissonaient de peur. Ensevelies par un inquiétant brouillard qui jamais ne se levait, leurs troupes affrontaient un ennemi comme nul autre auparavant.

Ombres mouvantes dans la forêt, cris perçants dans la nuit, des créatures hantaient la région. Les sentinelles, la voix tremblante, relataient avoir aperçu d’étranges silhouettes presque humaines, avec de longs, longs membres, ou peut être bien des queues, sortir de nulle part.

Sauvage, tenace, cet ennemi inconnu harcelait les Yamato. L’un n’était jamais revenu de la rivière, un autre avait disparut de sa couche sans un bruit. Souvent, les patrouilles s’éparpillaient aux quatre vents, paniquées par ce danger invisible.

Plus les jours passaient, plus les hommes devenaient nerveux :

– Comment veulent-ils qu’on gagne une guerre sans batailles ? Nous ne sommes que des soldats : c’est un chaman qu’il nous faudrait pour chasser ces démons !

Leur chef tiqua et houspilla ses hommes d’un ton furibond :

– Ce ne sont pas de démons, juste quelques cul terreux déguisés qui jouent avec vos têtes. Notre conquête n’a été que trop retardée : cette région doit tomber ! Aujourd’hui, nous allons débusquer ces rats et les anéantir une bonne fois pour toute !

Les guerriers, loin d’être ravis, se saisirent de leurs armes en grommelant. Mais un ordre était un ordre, et si loin de chez eux, rester avec leurs compagnons les rassuraient.

La troupe aux aguets s’engagea sur les sinistres pans de la montagne. Leurs mains serrées sur les poignées de leurs épées et de leurs masses, les fantassins ne cessaient de jeter des coups d’oeils inquiets autour d’eux, prêt à se battre – ou à détaler.

Lentement, ils traversèrent la forêt, sans trouver aucune trace des créatures. Et bientôt, les arbres fantomatiques s’effacèrent, laissant place à des rochers glissants et des crevasses sournoises.

Le chef leva une main et ordonna :

– Nous allons faire halte ici. Pas de feu, pas un bruit, et gardez vos yeux bien ouverts.

La troupe soupira dans une belle unisson alors que les hommes s’installaient. Il avait commencé à pleuvoir et le paysage morne était tout sauf accueillant.

Une tâche blanche bougea, à quelques mètres d’eux.

L’un des soldats sursauta et donna un coup de coude à son camarade : une femme bondissait gracieusement de rochers et rochers telle une chèvre des montagnes, ses longs cheveux tourbillonnant follement à sa suite comme une bannière prise dans une tempête.

Le chef suivit le regard fasciné de ses homme, et sauta sur ses pieds :

– Toi ! Attends !

Le femme se figea et se retourna. Elle avait un visage saisissant, tanné par le soleil, mais ses beaux yeux étaient remplis de haine. Une expression de dégoût brouilla ses traits lorsqu’elle fronça les sourcils. Sans répondre, elle se mit à courir.

Le commandant aboya :

– Ne la laissez pas s’échapper !

Comme un seul homme, les soldats se lancèrent à sa poursuite, vacillant comme des nouveaux nés sur le sol glissant.

La femme était rapide, et jetait régulièrement des sourires moqueurs aux hommes sur ses talons. Bientôt, elle atteignit un abri de roche. Elle s’inclina bien bas, un sourire carnassier aux lèvres. Puis, elle disparut, engloutie par les ténèbres.

Les guerriers atteignirent l’entrée de la grotte en haletant, et s’immobilisèrent tous. Aucun n’osait en franchir le seuil : devant eux, le boyau était noir comme un four, l’obscurité dense et menaçante.

Leur chef grogna et les invectiva :

– Bande de lâches ! Allumez des torches et suivez moi !

Et ils entrèrent dans la grotte. Et s’enfoncèrent de plus en plus loin sous terre.

A l’intérieur, l’air était doux mais très humide. Les torches de fortune projetaient une lumière vacillante sur les murs de pierre lisses. Tout autour de la troupe terrifiée, les ombres se mouvaient comme des êtres vivants. Un rire féminin monta des profondeurs, clair et enchanteur.

Une douce caresse fit frissonner les hommes. L’un tenta de hurler, un autre de s’enfuir. Sans succès : dans la faible lumière, les soldats réalisèrent qu’ils étaient à présent tous couverts de fil blancs, brillants et soyeux.

Un affreux cliquetis résonna dans le noir. Et soudain la créature apparut.

La femme n’avait plus rien d’humain. Elle avait à présent de longues, longues paires de pattes terminées par des griffes, et sa bouche immense montrait de large mandibules ivoires. Sur son visage, brillaient huit yeux, profonds comme du sang séché.

– Voilà mes petits intrus. Vous vous pensez courageux, à combattre pour votre roi ? Ces terres sont à moi et à moi seule.

Enveloppés dans la soie, les guerriers s’agitaient, tentant follement d’échapper au monstre. Mais les fils étaient solides, et plus ils luttaient, plus leur prison se resserrait.

La créature siffla et bondit. En un instant le chef, qui était le plus proche d’elle, eu la tête arrachée.

Une torche tomba. Dans un flash, la toile de soie s’embrasa.

Le monstre cracha alors que les hommes, libérés de leurs liens, se mettait à hurler. Rendue folle pour le feu, désorientée par la fumée, la créature bondit de nouveau. Un soldat ferma les yeux et leva frénétiquement sa lame, frappant aveuglément.

Dans un bruit lourd et humide, la tête inhumaine de la femme roula à terre. De la blessure béante, ne s’échappait pas du sang mais des centaines et des centaines d’ombres grouillantes.

Les hommes ne s’attardèrent pour vérifier si la créature était morte ou vive, pas un ne traîna pour inspecter de plus près ces ombres affreuses. Complètement paniqués, les guerriers fuirent vers la surface, échevelés, le souffle court. Et sans perdre un instant, ils poussèrent un énorme rocher, scellant la gueule de la caverne à tout jamais.

Les années et les années passèrent à Katsuragi, et le clan Yamato finit par s’installer pour de bon dans ces montagnes.

Mais, derrière leurs portes closes, de vieux soldats, et leurs enfants, et les enfants de leurs enfants, n’oublièrent jamais le peuple des cavernes, ces êtres inquiétants qui rodaient sous la surface. Guettant l’occasion de reprendre ce qui jadis était leur.


Notes :

Bien des histoires et des contes, sous couvert de monstres et de jolis mots, relatent des événements inspirés de faits réels. C’est le cas du youkai d’aujourd’hui, le tsuchigumo.

Tsuchigumo (“araignée de terre”) était un surnom donné aux peuples qui refusaient de se soumettre au pouvoir du clan Yamato durant les périodes Kofun/Asuka. On pense que certains de ces clans rebels vivaient dans des habitats troglodytes, grottes ou tumulus, ce qui explique pourquoi ils ont gagné ce surnom qui peut aussi signifier “ceux qui habitent sous terre”

Au fil du temps, tsuchigumo commença à être utilisé de façon littérale, les renégats d’antan devenant des araignées-humaines, sanglantes et dangereuses. Les contes plus tardifs montrent des empereurs (Jinmu) ou des nobles (Minamoto no Yorimitsu) triomphant de ces bêtes, une façon toute mythologique de montrer la victoire de la civilisation sur le chaos. La propagande étatique n’est définitivement pas chose nouvelle !

[sources images : 1 / 2 / 3]

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