Conte japonais #37 – La chouette et le corbeau

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Il y a très, très longtemps, tous les oiseaux étaient blancs. Aigle et faucon, héron et pluvier, coq et canard, chacun avaient un plumage semblable la plus pure des neiges.

– Tout cela est d’un ennui !

Perchée haut dans un cerisier, une petite chouette se lamentait.

– Tout autour de nous, le monde déploie ses couleurs. Et nous pauvres oiseaux, sommes si… tristes.  Donnez mois des verts vifs ! Des bleus brillants ! Des jaunes soleil ! Je me demande d’où viennent toutes ces couleurs…

La petite chouette réfléchit encore et encore, tant et si bien qu’un jour, elle eut une idée.

Elle rassembla des feuilles, racines et brindilles, ça et là. Puis, elle installa un atelier près d’un ruisseau chantant et commença ses  expériences.

Sur la berge, la chouette dressa des jarres et des pots, tous remplis d’étranges décoctions bouillonnantes, à l’odeur infâme. Elle prit ensuite quelques unes de ses plumes et en plongea une dans chacune des jarres.

Voletant de ci delà, la chouette marmonnait:

– Voyons voir. Les pétales de carthame donnent un rouge vif, les racines de murasaki un violet profond, l’écorce de bouleau un rose doux. Oh ! Quel joli brun donnent ces noix ! Je me demande si je pourrais l’éclaircir…

A la fin de la journée, la petite chouette était tâchée des pieds à la tête. Les teintures avaient éclaboussé ses blanches plumes, les transformant en une drôle de robe mouchetée.

Elle se regarda dans la rivière, inclinant curieusement la tête :

– Et bien, et bien, au moins je ne me sentirai plus jamais ennuyeuse !

Le jour suivant, la chouette prit son envol et parcouru le monde. Par delà lacs et montagnes, dans les forêts ou sur le mers, elle hulula :

– N’en avez vous pas assez d’être pâles ? Venez, venez dans mon atelier et je vous peindrai avec toutes les couleurs de la nature !

Elle regagna ensuite son ruisseau et attendit.

Son premier client ne se fit pas attendre. C’était un petit rossignol qui vint se percher dans le cerisier, l’air mal assuré. La chouette hulula doucement :

– Bienvenue mon ami, que puis-je faire pour t’aider ?

Le rossignol gazouilla d’un chant clair:

– Ce… Cette apparence timide ne ressemble pas à ma voix. Pourrais…tu changer cela ?

La chouette sourit et se mit au travail. Quelques instants plus tard, le rossignol poussa un cri de surprise : il portait à présent un joli manteau vert tendre, gai et léger.

– Merci, oh merci ! Soit sûr que je dirais le plus grand bien de ton travail !

Les seconds clients de la chouette arrivèrent peu de temps après. C’était un couple de gracieuses grues. Elles s’inclinèrent bien bas et dirent :

– Nous aimerions des robes assorties. Quelque chose délicat mais chic.

La chouette vola joyeusement vers l’une de ses jarres :

– J’ai exactement ce qu’il vous faut !

Et elle commença à peindre. Bientôt, les ailes et les cous de grues arboraient un noir mat, élégamment réhaussé par le rouge profond de leur front.

– C’est tellement beau…

Après cela, toute sorte d’oiseaux accoururent à l’atelier de la chouette. Elle peignit plumage après plumage, certains vifs et voyants, d’autres subtiles et discrets, simplement heureuse d’aider ses compagnons.

Enfin, bien longtemps après les autres oiseaux, un corbeau vint se poser sur la berge. Il examina la chouette avec un curiosité non dissimulée :

– C’est toi le merveilleux peintre ?

Nullement décontenancée, la chouette lui rendit son regard :

– En effet, que puis-je faire pour toi ?

Le corbeau gonfla son jabot et dit d’un ton impérieux :

– Je suis le plus intelligent de tous les oiseaux, et pourtant je n’ai que cet habit miteux. Donne moi un manteau d’une couleur si stupéfiante que personne ne pourra m’oublier.

La chouette inclina pensivement la tête :

– Une couleur inoubliable… oui, je sais ce qu’il te faut !

Elle vola jusqu’à une jarre remplie d’un liquide sombre et écumant :

– Monsieur le corbeau, prenez place à l’intérieur je vous prie et ne bougez plus.

L’oiseau hautain entra à contrecoeur dans l’eau âcre et écoeurante.

– Quelle odeur horrible !

Il commença à s’agiter, battant des ailes en larges mouvements. Ses plumes prirent une teinte verte alors que la teinture giclait dans tous les sens. La chouette poussa un cri perçant :

– Je t’en prie, cesse de remuer comme cela. C’est une couleur délicate ! Tu vas tout faire rater !

Mais le corbeau ne tenait pas en place, plongeant et émergeant de la décoction au rythme frénétique de ses ailes.

Alors que le corbeau se débattait dans la jarre, ses plumes devinrent bleues. Les chouette ouvrit de grands yeux :

– C’est assez, tu peux sortir.

Mais le corbeau ne sembla pas l’entendre. D’abord pâle, la teinte s’assombrit de plus en plus. La chouette hulula d’une voix forte :

– Sors d’ici immédiatement, stupide oiseau !

Le corbeau s’envola haut dans le ciel avant de revenir se poser sur la berge. Il se regarda dans la rivière et croassa :

– Impossible ! Quelle est cette couleur ? C’est tout simplement hideux !

Jadis blanc, le plumage du corbeau était à présent noir et brillant. Ca et là, on devinait encore un chatoiement bleu.

La chouette se lamenta :

– Tu aurais dû m’écouter. Quel désastre, un bleu royal aurait été d’un si bel effet…

Le corbeau brailla et plongea dans la rivière, espérant que se débarrasser de la teinture. Sans succès : ses plumes étaient à présent irrémédiablement d’un profond bleu pétrole.

A partir de ce jour, le corbeau pourchassa la chouette sans relâche. Et c’est pour cela qu’aujourd’hui encore, les chouettes se cachent dans la forêt et ne sortent que la nuit. Et que les corbeaux sont des créatures amères vêtues d’un noir manteau.


Notes :

Avant l’invention des teintures chimiques, les colorants naturels étaient les seuls moyens d’apprivoiser les couleurs. Au Japon, l’une des teintures les plus utilisées était l’ai, mieux connue sous le nom d’indigo et fait à partir du Persicaria tinctoria. Avec le murasaki (un violet impérial extrait du Lithospermum erythrorhizon) et le beni (un rouge vif extrait du carthame des teinturiers), l’ai est l’une des couleurs emblématiques du Japon.

L’indigo permet de réaliser une large palette de teintes, du bleu très pâle au bleu-noir profond, grâce à un procédé appelé aizome (teinture à l’indigo). L’indigo est préparé dans de grandes jarres enterrées et les teinturiers immergent des bobines de fil et des rouleaux de tissus une ou plusieurs fois selon la profondeur de la teinte désirée (l’indigo étant parfois appliqué sur des bases déjà colorées, en rouge ou violet notamment). Tout d’abord vert pâle, l’indigo devient bleu avec l’oxydation. Cette vidéo montre une partie du processus de teinture.

Les chouettes sont des animaux bienveillants au Japon car leur nom, fukurou, ressemble à fuku (“chance”). D’un autre côté, l’aura des corbeaux (karasu) est plus ambivalente. Ils peuvent être des signes divins (comme le  yatagarasu ou certains tengu), mais aussi des oiseaux de mauvaise augure… et de véritables fléaux. Visitez une ville japonaise moderne et vous verrez partout des gangs de corbeaux fouillant les poubelles et volant de la nourriture à la main même des passants !

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