Conte japonais #54 – Une Tortue jalouse

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Il y avait une fois, dans ce qui allait devenir le Japon, tous les animaux étaient dotés de parole.

Ils folâtraient et jouaient tous ensembles dans les collines, mais ils se chamaillaient et se disputaient aussi beaucoup, tout comme les humains d’aujourd’hui.

Tortue étaient l’une des ces acerbes créatures. Car, malgré le fait que sa carapace soit solide, d’ambre lisse et poli comme un miroir, il ne rêvait que de posséder de la fourrure et de longues pattes élégantes.

– Je vis longtemps et j’ai une santé de fer, mais que le temps passe lentement quand on ne peut courir !

Tortue enviait profondément les douces oreilles et la vive allure de Lapin.

Ce dernier était tout ce que le vieux reptile n’était pas : il gambadait gracieusement à travers buissons et ronciers, les yeux brillants de joie, sa fourrure blanche aussi scintillante et délicate qu’un flocon de neige.

Jamais à bout de souffle, Lapin s’arrêtait souvent voir Tortue et lui demandait, retournant par mégarde le couteau dans la plaie :

– As tu besoin de quelque chose aujourd’hui ? Car je peux te ramener ça en un éclair !

Plus les jours passaient, plus Tortue ronchonnait sous sa coque. Et un matin, il n’en put plus des insouciantes acrobaties de Lapin.

Rongé par la jalousie, il s’en alla trouver son vieil ami, Chouette, et lui dit :

– Ce jeunot mérite un bonne leçon. Je pense que je vais le défier.

Surpris, Chouette hulula :

– Le défier ? Mais comment ?

Tortue renifla :

– Je vais le battre à la course. J’ai seulement besoin de toi comme arbitre.

Le jour dit, Lapin faisait les cent pas près de la ligne de départ, babillant gaiement. Tortue ne lui prêtait aucunement attention, ses yeux durs fixant la piste sans ciller.

Chouette siffla pour obtenir leur attention :

– Très bien ! Le premier qui atteindra la mer gagne! A vos marques… prêts… partez !

Avant que Tortue ait pu faire un pas, Lapin avait déjà disparu derrière la colline.

Ses longues oreilles couchées, il courait et courait, savourant sa vitesse. Volant au dessus de lui, la voix de Chouette lui parvint :

– Dépêche toi mon ami, Tortue a presque gagné !

Lapin gloussa :

– Je suis le plus rapide de tous les animaux. Comment pourrait-il me battre ?

Et bientôt il éteignit la mer étincelante. Il poussa un cri de surprise.

Tortue était déjà là, paresseusement couché sur le sable blanc, sa carapace lisse accrochant les rayons du soleil.

Lapin n’en croyait pas ses yeux :

– Mais, comment est-ce possible ? Je ne peux pas perdre contre toi Tortue : je demande une nouvelle course !

Le visage ridé de Tortue se fendit d’un sourire matois :

– Bien entendu : le premier au ruisseau gagne alors ?

La Chouette arbitre soupira et cria :

– A vos marques… prêts… partez !

Lapin donna tout ce qu’il avait, ses pattes touchant à peine le sol alors qu’il filait à travers les bois. Mais, lorsqu’il atteignit le ruisseau, Tortue était déjà là, l’air terriblement suffisant.

– J’ai perdu… face à une Tortue…

Lapin avait le cœur tendre et ce coup du sort le toucha durement. Il rampa sous un arbre, et se mit à pleurer. Il versa toutes les larmes de son corps des heures durant, frottant tant et tant ses yeux qu’ils restèrent rouges et gonflés.

Un ricanement sec le sortit de son hébétement. Perché sur une branche, Corbeau le regardait de haut :

– C’est si facile de tromper les gens naïfs comme toi. Chouette et Tortue travaillent main dans la main. Ce satané oiseau a porté son ami jusqu’à la ligne d’arrivée. Tu sais bien que les chemins des cieux sont les plus courts.

Lapin renifla misérablement :

– Mais… C’est un coup bas !

Corbeau croassa un rire amer :

– Tu pensais que nous étions tous ami ? Détrompe toi, après tout c’est à cause de Chouette que je suis maintenant si laid…

L’oiseau noir regarda Lapin de plus près, ses yeux perçant indéchiffrables. Il claqua soudain du bec :

– Peste soit d’eux !

Et avant que Lapin ait pu ouvrir la bouche, il s’était envolé.

Tortue ne vit rien venir. Avant qu’il n’ait pu réaliser ce qu’il se passait, Corbeau piqua et l’attrapa, s’élevant de plus en plus haut dans le ciel.

– Mais qu’est ce que… ?

Sans un mot, Corbeau le lâcha. Tortue cogna le sol si durement que sa belle carapace se fendit.

Et c’est pourquoi, de nos jours encore, les lapins agiles ont les yeux rouges et les tortues portent lentement des carapaces toutes craquelées.


Notes :

Et voilà un nouveau conte pour la série classique des “Pourquoi cet animal est….”

Les tortues de terre et de mer (le japonais n’a qu’un mot désignant les deux, kame) sont plutôt bien vues dans le folklore asiatique. Ce sont des symboles de longue vie et de bonne fortune. Par exemple, les hexagones représentant les écailles de leur carapaces (kikko) sont encore de nos jours des motifs de bon augure au Japon. Trouver un personnage de tortue méchante était une grosse surprise !

Cette histoire a une moral très simple (la jalousie, c’est mal). Dans une variation de ce conte, Dieu prend pitié de lapin et punit Tortue et Chouette (frappant la carapace de l’un et aveuglant l’autre). Mais j’aime la présence du corbeau dans cette version, ni bonne ni réellement mauvaise.

La querelle entre Corbeau et Chouette est un écho de ce conte.

[sources images : 1 / 2 / 3 ]

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