Conte japonais #52 – Manteau de suie, manteau de soie

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Il y a bien, bien longtemps, le Corbeau ne portait pas comme aujourd’hui un manteau de plumes aussi noires que la nuit.

En ces temps reculés la plupart des oiseaux de la forêt étaient engoncés de la queue au bec dans d’austères bures, de gris poussière ou bruns boueux, et vivaient perchés haut dans les arbres ou cachés dans les fourrés.

Mais Corbeau, lui, se détachait de cette triste foule. Éblouissant, grandiose, il possédait en effet le plus beau des habits, aussi chatoyant qu’un arc en ciel.

Au soleil ou sous les nuages, ses plumes miroitaient à la lumière du jour comme la plus fine des moires, les rouges vifs tournant au pourpre éclairé çà et là d’éclats bleus.

Tout le jour durant, Corbeau se pavanait fier comme un paon à travers toute la forêt, jubilant de sa propre magnificence. Et tous ceux qui portaient plumes étaient terriblement envieux de sa robe:

– Mes habits semblent si ternes… oh, si seulement je pouvais porter ceux de Corbeau, même pour un jour !

Et Corbeau, savourant leur envie, paradait et prenait un malin plaisir à se moquer de leurs tristes mines.

Perché sur une branche, scintillant de mille feux, il chantonnait d’une voix faussement douce :

– Quelqu’un d’aussi beau que moi ne doit pas se terrer comme vous autres. Ma beauté est comme le soleil : c’est un cadeau fait au monde !

Niché dans les roseaux, le Martin-pêcheur leva les yeux au ciel et grogna.

Tout habillé de noir profond, il était pourtant connu pour sa grande patience. Mais, tout imperturbable et tranquille qu’il était, même lui ne supportait plus les piques vaniteuses du bel oiseau.

Un jour, il en eu assez.

Un étouffant après midi d’été, Martin-pêcheur héla Corbeau:

– Mr Corbeau, il fait tellement, tellement chaud chaud aujourd’hui. Allons nous baigner dans la rivière!

Martin-pêcheur savait bien que Corbeau, en parfait narcissique, ne pourrait jamais résister à une telle offre. Après tout, l’eau claire reflétant les couleurs de ses plumes comme des centaines de joyaux était un spectacle fascinant.

Prétentieux comme à son habitude, Corbeau se rengorgea, gonflant ses plumes avec délice :

– Quel superbe idée mon sombre ami !

Et ils gagnèrent en voletant le lit de la rivière

En ce temps là, l’Homme ne parcourait pas encore la Terre. Et tous, animaux comme oiseaux, pouvaient se dévêtirent de leurs fourrures et de leurs plumes tout comme nous de nos vêtements.

Sans perdre un instant, Martin-pêcheur et Corbeau se déshabillèrent, abandonnant manteau de suie et manteau de brocard sur la berge. Et splah! ils se mirent tous deux à l’eau.

La rivière cheminait joyeuse, son chant tranquille et serein. Les deux oiseaux se détendirent, devisant gaiement. Nus comme des ver, roses comme des oisillons nouveaux-nés, il était bien difficile de dire qui était Corbeau et qui était Martin-pêcheur.

Pourtant, au bout d’un moment, ce dernier s’écria soudain:

– Oh non! Une affaire urgente m’attend! Cela m’était totalement sorti de la tête ! Pardon mon ami, je dois m’en aller.

Et sans attendre une réponse, il disparut.

Corbeau détestait être seul. Il bouda et pataugea encore un moment dans l’eau claire mais le coeur n’y était plus.

– Quelle grossièreté ! Nous passions un si bon moment…

Grommelant et boudant comme un enfant gâté, il finit par sortir de l’eau.

Sur la berge, ne reposait plus que la robe de Martin-pêcheur, sombre et huileuse.

Corbeau était un être arrogant certes, mais avait aussi l’esprit vif. Il laissa échapper un sifflement de rage:

– Dupé ! Moi !  Cet hypocrite a osé me voler !

Tempêtant, Corbeau revêtit la triste redingote et parcourut la forêt à tire d’aile. Pendant des heures, il hurla au monde l’odieuse fausseté de Martin-pêcheur, croassant jusqu’à s’en casser la voix.

Mais, pas un oiseau ne lui répondit. Après des années de moqueries, Corbeau ne pouvait compter sur aucun véritable ami.

Et, encore aujourd’hui, les martins pêcheurs, patients et discrets, portent encore le plus jolis des manteaux alors que les corbeaux pleurent à grands cris leurs beauté perdue, chassant sans pitié tout oiseaux qui oseraient croiser leur amer chemin.


Notes :

Si les plus célèbres martin-pêcheurs sont bleus, cette famille d’oiseaux regroupent en fait des espèces très différentes. Le conte d’aujourd’hui met en scène un martin chasseur violet, un bel oiseau aux couleurs vives que l’on trouve dans toute l’Asie de l’Est.

La plupart des histoires mettant en scène des corbeaux ne se pas tendres avec cet animal. Les contes pour enfants le dépeignent souvent comme téméraires et détestables, intelligents et pourtant imprudents (les notes de ce conte regroupent des pistes sur de la nature ambivalente des corbeaux au Japon).

[sources images : 1 / 2 / 3 ]

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