Conte japonais #60 – Les enfants du vent

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Il y avait une fois, dans un petit village comme il en existait tant d’autres au Japon, trois enfants qui adoraient jouer dehors.

Kazuo, le plus âgé, tentait de passer pour un adulte, son attitude sérieuse toujours gâchée par sa continuelle goutte au nez. Sa soeur, Chiyo, était une grande gigue toute en coudes et genoux, toujours prête à la bagarre. Et tous savait que Nobu, le fils du bûcheron, pouvait jacasser de tout et de rien des heures durant si vous le laissiez faire.

Qu’il pleuve ou qu’il vente, dès que leurs parents avaient le dos tourné, tous trois couraient vite à la lisière du village qui résonnait de leurs rires joyeux.

Un jour, alors qu’ils faisaient la ronde, chantant faux tout leur saoul, une voix inconnue se joignit à eux.

Les trois amis stoppèrent net et se retournèrent. A demi caché derrière un buisson, clignant des yeux comme un chouette, se tenait un petit garçon qu’ils n’avaient jamais rencontré auparavant.

Kazuo bomba le torse et ordonna :

– Décline ton nom, étranger !

Nobu détaillait le nouveau venu sans cacher sa curiosité :

– Tu es malade ? Ta peau est très rouge. La mienne est toujours comme ça quand –

Levant les yeux au ciel, Chiyo l’interrompit avec la délicatesse d’un sanglier qui charge :

– Mais laisse le parler !

L’étrange enfant s’avança à petit pas :

– Vous étiez en train de… jouer ? Je crois que je n’ai jamais fait ça avant.

Les trois amis échangèrent des regards choqués : un enfant qui n’avait jamais joué ! Immédiatement, leurs visages se peignirent de pitié. Kazuo déclara, sérieux comme un moine :

– On peut te montrer si tu veux.

Et l’enfant rouge se joignit à eux. Pendant des heures, tous les quatre jouèrent à chat, à la balle, et rirent – et se disputèrent un peu.

Soudain, l’estomac de Nobu grogna, bientôt imité par ceux de ses amis :

– Maman dit que les kaki ne sont pas encore mûrs. C’est nul, je pourrais en avaler un seau complet là tout de suite !

Alors que Kazuo et Chiyo hochaient la tête, l’étrange enfant répondit doucement :

– Chez moi, les fruits sont toujours mûrs. Des châtaignes sucrées et des kaki moelleux. Nous en mangeons tous les jours.

Il fit une pause et sourit timidement :

– Je pourrais vous y emmener si vous le souhaitez.

Les trois autres, qui en bavaient déjà presque d’envie, acquiecèrent avec vigueur et l’enfant rouge eu un sourire radieux.

Il se leva et dénoua sa souple ceinture. Puis, guidant les mains de ses amis sur le long, long morceau de tissu, il dit simplement:

– Tenez la bien et vous ne tomberez pas.

Et il s’élança dans le ciel.

Kazuo jura, Chiyo poussa un cri de joie, et Nobu ferma fermement les yeux. Les nuages tourbillonnaient tout autour d’eux, alors que le monde défilait à folle vitesse sous leur pieds.

Aussi soudainement qu’il s’était envolé, l’enfant rouge atterrit dans un magnifique verger. A perte de vue s’étendaient des arbres portant des fruits aussi brillants que des joyaux.

L’enfant rouge plissa malicieusement les yeux devant la mine ébahie de ses amis. Une chaude bourrasque secoua un plaqueminier, et des kaki frais roulèrent doucement aux pieds des enfants subjugués.

Les doigts gluants, les lèvres collantes, ils se goinfrèrent encore et encore. Jusqu’à ce que quelque part au loin le tonnerre gronde.

L’enfant rouge, soudain nerveux,bondit sur ses pieds et s’inclina vivement :

– Je n’avais pas vu l’heure, il faut que j’y aille. A bientôt.

Et il disparut, haut, haut, haut dans le ciel. Le cri de Nobu se perdit dans le vent :

– Attends ! Comment allons nous rentrer chez nous!

Les trois amis se dévisagèrent abasourdis. Kazuo pointa finalement une direction :

– Je crois que nous sommes arrivés par là. On a plus qu’à rentrer à pied.

Aucun d’entre eux n’ayant de meilleure idée, les trois enfants se mirent en chemin. Ils marchèrent et marchèrent dans le soleil couchant. Le verger semblait être un monde sans fin.

Rapidement, Nobu se mit à geindre :

– On est bientôt arrivé ? Je veux retrouver Maman, et Papa, et…

Chiyo grogna :

– Si tu continues de pleurer, les renards vont t’entendre, et ils t’enlèveront, et ils te mangeront.

Après ça, le silence se fit et ils continuèrent à avancer, se tenant fermement par la main.

Entre deux châtaigniers, lourds de belles bogues, une petite maison finit par apparaître. Une dame replète, brillante comme un soleil, était assise près de la porte.

Soulagés, les enfants accoururent à ses côtés et bafouillèrent tous en même temps :

– Madame, madame ! Nous sommes perdus ! S’il te plait aidez nous ! Il y avait un enfant, et nous avons joué, et il nous a amené ici pour manger des kaki, et il a disparut, et…

La femme s’assombrit comme un ciel d’orage. Elle se tourna vers la maison et tonna:

– Venez ici une minute.

Quatre enfants apparurent. L’un, avenant, avait un sourire lumineux et une peau bleuâtre, un autre était souple, noir et silencieux. Le troisième d’une blancheur de lait avait un regard sauvage et indomptable. Et le dernier était l’enfant rouge.

La femme gronda :

– Lequel d’entre vous a oublié de raccompagner ses nouveaux amis chez eux ?

L’enfant rouge leva une main timide. La dame soupira et s’inclina devant les trois enfants :

– Toutes mes excuses. Mon fils, le vent du Sud, n’est pas méchant mais il est toujours tellement tête en l’air…

Elle lui jeta un regard sévère :

– Toi, jeune homme tu es puni. Et pas de “mais”. Vous trois, ramenez ces pauvres petits à leurs parents, ils doivent être morts d’inquiétude.

L’enfant blanc prit Chiyo sur son dos et s’envola, crépitant comme la foudre. Sans attendre, son sombre frère entraîna Kazuo  à leur suite dans une bourrasque glaciale, alors que que le plus radieux des trois portait un Nobu tout pâle qui marmonnait :

– Pas encore…

Et l’on dit qu’à partir de ce jour, on vit souvent les enfants du vent partager les jeux des enfants des hommes. Sans jamais plus oublier dans les ramener chez eux le soir.


Notes :

Cette mignonne petite histoire joue sur l’imagerie des vents et des points cardinaux au Japon. Si aujourd’hui le dieu du vent le plus connu est Fujin, bien d’autres existaient comme Shinatobe, une ancienne déesse citée notamment dans le Kojiki.

Les enfants du vent de ce conte représentent le système cardinal que l’on retrouve partout en Asie. Le vent du Sud, minamikaze, est lié à l’été et à l’oiseau rouge Suzaku. Le vent du Nord, kitakaze, symbolise l’hiver et le serpent/la tortue noire Genbu. Higashikaze le vent d’Est est lié au printemps et au dragon bleu/vert Seiryu. Enfin le vent d’Ouest, niikaze, est associé à l’Automne et à Byakko le tigre blanc.

Les châtaignes (kuri) et les kaki sont les fruits de l’automne au Japon depuis des siècles. Tous deux sont des mets de bon augure, sucrés et nourrissants. J’adore quand à la fin de l’automne la campagne s’habille de guirlandes colorées de kaki séchés (tsurushigaki/hoshigaki, plus d’explications ici). A noter, la consommation de poires et de pommes est elle assez récente au Japon (elle n’a commencé à rentrer dans les moeurs qu’au début du 20ème siècle).

[sources images : 1 / 2 / 3 ]

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7 réflexions sur “Conte japonais #60 – Les enfants du vent

    • Tanuki no Monogatari dit :

      En France tu trouves surtout des kaki « pomme » (kaki sharon) que je trouve moins savoureux que des variétés plus anciennes (qui sont astringentes et ne se mangent que très très mûres).

      Le mieux pour manger des kaki, c’est de les laisser murir jusqu’à ce qu’ils soient blets. Sous leur peau, la chair prend la consistance d’une confiture épaisse, avec un goût un peu ressemblant à de la marmelade abricot/orange. Miam ❤

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