Conte japonais #57 – Cent nuits

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Il y a fort longtemps, se dressait un temple célèbre à travers tout le pays pour ses puissantes amulettes.

Les gens venaient de villages éloignés pour simplement acheter un charme de papier ou une petite amulette de tissu, espérant ainsi se protéger des esprits malins.

Un beau jour d’été, alors que le crépuscule tombait, une femme vint à frapper aux lourdes portes du temple.

– Ohé? Il y a quelqu’un ?

Le garçon qui était de garde jeta un coup d’œil par le judas. La femme, richement habillée, avait les traits obscurcis par un long voile de voyage, son large chapeau jetant de grandes ombres dans le soleil couchant.

– Nous sommes fermés pour aujourd’hui ma Dame. Je vous prie de revenir demain. Vous trouverez pour sûr à vous loger en ville.

La femme rétorqua d’un air implorant :

– Je viens de si loin. S’il te plaît, donne moi rien qu’une amulette mon enfant, et je ne t’embêterai plus.

Elle écarta son voile, et ses yeux noirs perçants épinglèrent le garçon.

La femme avait un visage somme toute commun, mais son regard fit éclore une peur infondée dans le cœur du jeune garde.

Une sueur froide coulant le long de son dos, il bredouilla précipitamment :

– Notre grand prêtre est absent pour le moment, et je ne prends mes ordres que de lui. Je vous en prie, Madame, revenez plus tard.

Et il claqua le judas, avec un peu plus de force que nécessaire.

Quelques jours plus tard, le grand prêtre revint de son pèlerinage. Alors qu’il passait la porte, saluant avec entrain tous les moines et apprentis, le jeune garde le retint timidement par la manche et, les yeux vissés au sol, raconta tout penaud sa bien étrange rencontre.

Le grand Prêtre s’arrêta, remarquant à quel point le garçon semblait véritablement troublé. Il fronça les sourcils et songea :

– Pourquoi une noble dame voyagerait-elle seule, cheminant sans escorte à la nuit tombante. Ça n’a pas de sens…

Cette nuit là, alors qu’il méditait, la voix du Bouddha résonna dans son esprit :

– Ton garçon a eu raison d’écouter son instinct. Car cette femme n’est pas humaine mais un monstre venu te dévorer et ruiner ce lieu saint. Fais là attendre une centaine de nuits avant de lui remettre l’amulette qu’elle désire. Par ce seul moyen tu réussiras à affaiblir cette créature malfaisante.

Le soir suivant, ayant eut vent du retour du prêtre, la femme apparut aux portes, toujours magnifiquement habillée, son long voile tourbillonnant dans la brise nocturne.

– Va quérir ton maître, je suis venue chercher l’une de ses puissantes amulettes.

Le garçon courut à toute jambes chercher le grand prêtre. Alors que ce dernier jetait un coup d’œil par le judas, il se souvient de la mise en garde du Bouddha. Il s’éclaircit la voix et dit :

– Pardonnez moi ma Dame, mais je ne peux vous remettre une amulette sans mettre votre Foi à l’épreuve. Revenez chaque soir et priez, priez durant cent jours et oui, je vous remettrais notre charme le plus puissant.

La femme leva une main élégante et écarta délicatement son voile. Ses yeux noirs semblaient sans fond. Un doux sourire fleurit sur ses lèvres :

– Qu’il en soit ainsi !

A partir de ce nuit, la femme revint chaque soir, toujours au crépuscule. Elle frappait aux portes, saluant poliment les moines. Puis, claquant dans ses mains, elle se mettait à prier.

L’été passa et l’automne s’installa. Tous les moines murmuraient : la dame montrait une foi sans faille, pourquoi donc le grand Prêtre la tourmentait-il ainsi ?

Pourtant, la détermination du saint homme demeurait sans faille.

Enfin, le centième jour arriva.

Ce matin là, le prêtre et tous les moines tinrent un service spécial dans le grand hall. Il récitèrent les sutras sacrés, déversant toute leur foi dans une seule et unique amulette de papier.

Puis, juste avant que la nuit ne tombe, les moines ouvrir les portes du temple, le grand Prêtre devant eux serrait de toutes ses forces le charme au creux de ses mains.

La femme apparut comme à son habitude, d’un pas léger et joyeux, son voile virevoltant à sa suite. Lorsqu’elle aperçut la procession qui l’attendait, elle laissa échapper un cri ravi et courut presque jusqu’au prêtre.

Rayonnante, elle laissa échapper un sourire carnassier et tendit sa jolie main.

Lorsqu’elle effleura l’amulette, le monde tout entier trembla.

Les murs du temple s’effondrèrent comme un château de cartes, alors que la femme hurlait, se changeant en une bête noire, aux crocs brillants et aux griffes coupant comme des rasoirs. Le monstre rugit :

– Enfin !

Mais, avant qu’elle n’ait pu bondir, un éclair aveuglant tomba des Cieux et frappa l’amulette. Les mots saints tressaillirent et s’élevèrent hors du papier, se changeant en brume.

Et de la fumée surgit soudain un dragon blanc qui bondit et cloua le sombre monstre à terre.

Dragon et bête combattaient, grognant et sifflant. Mais cent nuit de prières avaient affaibli la funeste créature.

D’un puissant coup de queue, le dragon finit par réussir à la renverser. Et, s’enroulant autour de la bête inconsciente, le dragon l’attira dans l’étang du temple.

Lorsque l’onde se calma enfin, dragon blanc et monstre noir s’étaient évanouis dans les profondeurs.


Notes :

Cette histoire est un conte de la préfecture de Yamagata. Le temple qui vit un dragon apparaître pour le défendre est probablement celui de Ryutokuji (“temple du dragon bienveillant”) qui changea son nom pour honorer son protecteur.

La tenue de voyage que porte le monstre est apparue pendant la période Heian et était appelée tsuboshouzoku. Elle était tout spécialement portée par les nobles dames qui effectuaient des pèlerinages. De nos jours, ces larges chapeaux et voiles sont plutôt appelés katsugi (or uchikatsugi).

Amulettes et charmes (génériquement appelés mayoke) étaient et sont encore une part important de l’esprit religieux japonais. Bien de sortes existent : des éléments inclus dans l’architecture (tuiles onigawara et shachihoko, tablettes ishigando), aux décorations rituelles (cordes shimenawa, fagots udzue) et grigris comme les clochettes suzu et les petits charmes de tissus omamori. L’amulette de ce conte est un charme de papier appelé ofuda, qui étaient utilisé pour repousser et combattre toutes sortes de démons.

[sources images : 1 / 2 / 3 ]

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