Conte japonais #53 – Rêves d’orage

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Il y a bien longtemps, dans une région reculée de Mie, vivait un puissant dragon qui nichait dans les profondeurs de la rivière Osugidani.

Aussi intrépide que la bête, ce torrent dévalait des sommets, s’élançant entre les arbres millénaires et bondissant par dessus les rochers en chutes d’eau vertigineuses.

La vie dans ces contrées était difficile. Chaque jour, les quelques forestiers devaient braver pentes escarpées et chemins glissants pour se rendre à leur travail. Tous savaient bien que la montagne était changeante et imprévisible. Dangereuse.

Et, une nuit, une gigantesque tempête se leva.

Pendant des heures, tonnerre assourdissant et vents hurlants engloutirent le village, alors qu’une pluie épaisse frappait et frappait encore les humbles cahutes.

Serrés étroitement les uns contre les autres, tous les villageois priaient, leurs âmes inquiètes tournées vers les cieux furieux.

Puis, aussi soudainement qu’elle était arrivée, la tempête finit par s’évanouir, laissant derrière elle un lever de soleil rose et tranquille.

Les forestiers sortirent de leurs maisons et soupirèrent. Les violentes bourrasques avaient soufflé quelques huttes. Et à quelques pieds de là, le torrent, gonflé par les pluies, s’était emballé et avait emporté le pont.

Mais les villageois, habitués à la vie austère des montagnes, étaient durs à la tâches et ne se décourageait pas facilement. Ils retroussèrent donc leurs manches et commencèrent à réparer les dégâts.

Alors que l’un d’entre eux débitait des arbres arrachés en amont, il repéra sur la berge un étrange rondin pris dans des branches mortes.  Intrigué, l’homme s’approcha.

Le rondin était énorme, plus grand et plus épais que lui. Le grain du bois, fin et régulier, semblait presque poli et luisait d’un éclat rouge dans la lumière matinale.

– Un si beau bois sera parfait pour réparer le pont !

Rayonnant, l’homme leva sa hache, prêt à entailler la surface lisse.

Sa lame avait à peine touché le bois qu’un éclair frappa, remontant le long de ses bras jusqu’à sa tête. L’homme crut que tous ses os se brisaient.

Il laissa échaper un cri de détresse. Titubant, il fit un pas en arrière, portant ses mains tremblante à son visage.

Des visions envahissaient son esprit, martelant son crâne en un glaçant cauchemar fait de nuage noirs, de tourbillons vicieux, de pluie battante et d’étoudissants coups de tonnerre.

L’homme n’avait jamais rien vu de pareil.

Gémissant comme un fou, il s’enfuit vers le village en chancelant. Il agrippa la première personne qu’il croisa comme un homme en train de se noyer. Mais avant qu’il ait pu balbutier un mot, ses yeux roulèrent dans leurs orbites et il s’affaissa, inconscient.

Le village tout entier tenta de le sortir de sa transe, sans succès. On finit par allonger le forestier sur son futon, sa tête fermement calée sur son oreiller de bois.

Les jours passèrent, mais l’homme restait plongé dans son rêve, reposant raide comme un mort.

Quelques semaines plus tard, un moine errant vint à passer, attiré par le rumeur qui couraient dans la montagne. Le saint homme s’inclina respectueusement devant la famille et demanda :

– Si cela ne vous dérange pas, j’aimerais l’examiner. Je trouverais peut être pourquoi il dort si profondément.

Le moine sortit de son sac un petit bol et une cloche de bois. Il s’assit au chevet du malade, alluma de l’encens et commença à psalmodier.

Un jour durant, le rythme entêtant de ses incantations remplirent la petite chambre. L’encens s’était consumé depuis longtemps lorsqu’enfin le moine finit par se taire.

Visiblement secoué, il se tourna vers la famille et dit :

– Cette homme a été frappé par des rêves qui ne sont pas les siens. Il a essayé de couper du bois… mais ce n’était pas un simple rondin. Il s’agissait de l’oreiller… du Dragon Osugani.

Les villageois poussèrent un cri de surprise alors que le moine songeait à voix haute :

– Les rêves d’Osugidani-sama ont dû imprégner son oreiller. Une si puissante créature, pas étonnant qu’un simple human ait été balayé.

Quelque part, une femme se mit à pleurer. Le bruit sortit le saint homme de ses pensées, et il ajouta avec un sourire :

– Gardez espoir mes amis. Montrez à Osugidani -sama que votre frère ne lui cherchait pas querelle. Édifiez un sanctuaire pour garder son oreiller et les rêves relâcheront leur emprise.

Ainsi fut dit, ainsi fut fait. Les forestiers extirpèrent le rondin des branches mortes qui l’enserraient, prenant grand soin de ne pas laisser une lame – ou pire, une main nue –  l’effleurer.

Puis, ils élevèrent un sanctuaire pour abriter l’oreiller sacré. Lorsque les premiers pèlerins arrivèrent pour faire leurs dévotions, le dormeur commença à regagner des couleurs jusqu’à ce qu’un jour, il rouvrit enfin les yeux. Enfin délivré des terrifiants rêves du dragon.


Notes :

Auparavant, les japonais n’utilisaient pas des oreillers faits de plumes. Les makura étaient le plus souvent des rectangles, faits de bois, métal ou céramique, sur lesquels on disposait un coussin. Au fil du temps, les makura ont pris des formes très différentes (vous pouvez voir ici une jolie collection), et il en existaient même certains faits pour se rafraîchir en été. Encore aujourd’hui, les apprenties maiko utilisent cette ancienne forme d’oreillers pour maintenir leur coiffure en place.

L’étymologie de ce mot est obscure, mais certains pensent que makura pourrait venir de tama-kura (魂蔵, littéralement « entrepôt de l’âme »).

J’ai évoqué dans d’autres contes le lien entre les dragon/serpents asiatiques et l’élément aquatique. Les gens pensaient alors que ces bêtes mythiques – souvent bénéfiques, vivaient dans les rivières et apportaient la pluie et les orages.

Cette histoire se déroule dans une région encore sauvage du Japon qui fait à présent partie du Parc National de Yoshino. La rivière Osugidani (大杉谷川) est aussi une réserve biosphère de l’UNESCO et un paradis pour les randonneurs.

Une petite remarque pour finir, la cloche de bois utilisée par le moine (un yamabushi) s’appelle un mokugyo qu’on surnomme aussi parfois « poisson de bois”.

[sources images : 1 / 2 / 3 ]

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