Conte japonais #50 – Œil pour œil

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Il y avait une fois, dans la vieille ville d’Edo, un homme appelé Denshi qui tenait un petit cirque.

Il présentait bien des numéros, de chiens acrobates aux simples tours de magie, pourtant le public se faisait de plus en plus rare chaque jour.

Un soir, devant sa hutte, il surprit deux jeunes hommes pleins d’entrain en train de discuter:

– Tu as entendu parler de la nouvelle maison hantée ? On dit que c’est un sacré musée de horreurs : ils ont même un fantôme ! Allons-y je suis sûr qu’on va adorer !

Le vieux Denshi se hérissa et ronchonna :

– Autant d’impatience pour quelques faux monstres ? Les gens sont vraiment des idiots.

Pourtant, la curiosité finit par guider ses pas vers la nouvelle maison hantée. La tente était bondée et une longue queue serpentait à travers tout le quartier. Après des heures d’attente, l’homme réussit à entrer… et retint un cri de surprise.

Assis sur un tabouret se trouvait un être pâle, presque translucide dans la pénombre. C’était un petit enfant, habillé d’un kimono blanc qui avait vu des jours meilleurs. Et par dessus tout, on ne pouvait pas ne pas remarquer que la créature n’avait qu’un seul oeil. Elle se cura le nez et bailla.

Denshi était forain depuis son plus jeune âge, et il savait débusquer les arnaques. Mais là, il ne trouva aucun miroir caché, aucune trace de maquillage.

– Si c’est un tour, il est sacrément bien fait…

L’homme était tellement impressionné que, dès qu’il put s’approcher, il bombarda de questions l’enfant-fantôme qui semblait s’ennuyer à mourir.

– Tu es un vrai monstre ? D’où viens-tu ? Il y en a d’autres comme toi ?

L’oeil unique cligna, et un sourire futé fleurit sur les fines lèvres blanches de la créature :

– Crétin, tout mon village me ressemble. C’est vous autres, deux-yeux, qui avaient l’air bizarre ! Si tu ne me crois pas, va dans la province du Nord et tu verras !

Denshi n’hésita pas : à peine était il sortit de la maison hantée qu’il courut à sa cahute et fit son baluchon. Déterminé à attraper son propre fantôme à un oeil, il prit la route plein Nord.

Il traversa des montagnes, et il marcha pendant des jours et des jours, à travers champs et forêts. Pourtant, partout où il faisait halte, les fermiers le regardait bien étrangement :

– Un peuple avec un seul oeil ? Le soleil vous a trop tapé sur la tête mon bon monsieur !

Denshi commençait à perdre espoir. Chaque matin, ses pas l’entrainaient toujours un peu plus loin de tout. Et chaque matin, il se découvrait un peu moins impatient de reprendre la route, ses pieds fatigués, son dos de plus en plus lourd.

Un soir, alors que le soleil se couchait paresseusement, il en eut finalement assez et jura amèrement :

– Peste, c’en est assez ! Ce gamin s’est joué de moi ! Et bien, je n’ai plus qu’à rentrer les mains vides !

En colère contre le monde entier, l’homme établit son camp dans cette région sauvage, et s’endormit rapidement.

Quelque chose réveilla Denshi en sursaut. Ouvrant grand ses yeux pour percer les ténèbres, l’homme tenta de trouver ce qui le faisait frissonner malgré la chaleur de cette nuit d’été.

Quelque part, des enfants chantaient.

Denshi bondit sur ses pieds :

– S’il y a des enfants, il y a forcément une maison tout près !

Tâtonnant dans la nuit noire, il suivit les voix. Le chant se fit de plus en plus proche, jusqu’à ce que l’homme atteigne une clairière baignée par la lune.

Là, à l’abri d’arbres centenaires, se dressait non pas une maison mais un village tout entier. Et à quelques pas de lui, quatre enfants faisaient la ronde en chantant.

Tous étaient terriblement pâles et n’avaient qu’un seul oeil au milieu du front.

Un sourire mauvais éclaira le visage de Denshi :

– Vous voilà enfin !

A pas de loup, l’homme s’approcha des enfants. Puis, bondissant comme un bête sauvage, il en saisit deux par le dos de leur kimono. Et il prit ses jambes à son cou.

Les enfants-fantômes crachaient de colère, tentant de le frapper et de le mordre. Mais Denshi se contentait de rire :

– Vous allez faire de moi un homme riche !

Tout à son horrible jubilation, il ne vit pas le coup venir.

Quand Denshi revint à lui, il avait été saucissonné des pieds à la tête. Il eut un cri étouffé.

Flottant au dessus de lui, de grands visages plats, opalescents sous la lumière de la lune, le regardaient sans ciller. Tous n’avaient qu’un seul et unique oeil, fixe et grand ouvert.

Une voix surprise s’éleva :

– Regardez ! Regardez ! Cette chose a deux yeux !

Une autre lui fit écho :

– Tu es un vrai monstre ? D’où viens-tu ? Il y en as d’autres comme toi ?

Tous les grands fantômes se mirent à parler en même temps. Et avec une joie manifeste, ils ramenèrent le kidnappeur bien paniqué à leur village.

Le lendemain matin, une estrade de fortune avait été dressée près du puits du village. Là, les fantômes firent asseoir un Denshi totalement abasourdi, et l’un des enfants pépia gaiement :

– Approchez, approchez ! Venez observer une bien étrange créature ! Regardez de plus près, il n’a pas un mais bien deux yeux !

Et à partir de ce jour, l’homme qui avait jadis était forain devint l’attraction principale du lointain Pays des Cyclopes.


Notes :

Comme souligné dans ce conte, les artistes de rues étaient assez communs dans le Japon ancien. Les structures sous tente évoquées ici étaient appelées misemonogoya et pouvaient abriter tout et n’importe quoi – des cirques traditionnels aux maisons hantées et aux “foire aux monstres”.

L’enfant-fantôme de l’histoire d’aujourd’hui est un monstre appelé hitotsume kozo (littéralement : gamin à un oeil). Espiègles et la plupart du temps inoffensifs, ils adorent faire des farces à des passants innocents. Si quelques traditions les relient à de plus grosses créatures cyclopes (comme les Hitotsume-nyudo), on les présente le plus souvent comme des enfants éternels – mais bon, chaque enfant doit bien avoir des parents n’est ce pas ?

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