Conte japonais #47 – La renarde voleuse

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Il y avait une fois, une jeune renarde qui avait établi son terrier près d’une route très fréquentée. Fidèle à la nature espiègle de son espèce, elle adorait duper les passants innocents.

Avec de tendres regards et de jolis sourires, l’animal malin avait conduit bien des voyageurs hors du droit chemin, droit dans les ténèbres de la forêt. Là, elle les détroussait sans vergogne et disparaissait en riant, laissant ses proies d’infortune nues dans la nuit.

Les talents d’actrice de cette renarde était si grands que certaines de ses victimes ne réalisaient que bien trop tard qu’elles avaient été bernés. La voleuse jouait brillamment vieilles veuves et enfants abandonnés, jeunes filles fougueuses et demoiselles en détresse.

Et personne n’avait jamais réussi à l’attraper.

Un jour, un cavalier apparut sur la route. Avec sa fière monture et ses beaux habits, l’homme ne pouvait cacher sa riche et haute naissance.

La renarde s’en frotta les pattes d’avance :

– Et bien, et bien ! Voilà un beau pigeon tout prêt à être plumé !

Elle se changea immédiatement en une jolie jeune femme, les joues roses et l’oeil vif. Son kimono à longues manches flottant au vent, elle héla le voyageur. Sa voix tinta aussi pure et clair qu’une clochette :

– Bien le bonjour Maître ! Je me rend à la ville visiter ma famille. Votre cheval semble si fort, pourriez vous me prendre avec vous  en croupe ?

L’homme acquiesça gracieusement :

– Bien sûre jeune demoiselle, un voyage est toujours plus agréable avec un compagnon de route.

Alors qu’il mettait pied à terre et fouillait dans ses sacs de selle, la renarde cacha un sourire narquois derrière sa manche:

– Les hommes sont tellement stupides !

Le cavalier se tourna vers elle et lui offrit sa main pour l’aider à monter. Mais, à peine avait elle saisit sa main qu’il raffermit son emprise d’un air indéchiffrable.

D’un mouvement preste, il sortit une corde des sacoches de selle. En un instant, la fille renarde avait été ficelée et jetée sans attendre en travers du cheval.

Voyant son expression indignée, l’homme eut un petit rire :

– Tes crimes sont célèbres par ici jeune demoiselle. En fait, on m’a envoyé ici pour t’attraper et mettre un terme à ces malices.

La renarde tenta de se débattre, mais les cordes étaient bien serrées. Elle laissa échapper un rugissement outragé :

– Détache moi espèce d’abruti !

Le chasseur ne prêta pas l’oreille à ses furieuses imprécations. Il lui tapota le dos d’un air absent et dit :

– Allons, mes amis nous attendent au sanctuaire. Bientôt, tu auras oublié toutes tes mauvaises habitudes.

Il claqua la langue et son cheval reprit la route, alors que derrière lui la renarde continuait à jurer et s’époumoner.

Bientôt, les portes rouges du sanctuaire apparurent. Non loin, un groupe de gens était rassemblé près d’un feu de camp. Le cavalier les salua de la main :

– Mes amis ! J’ai attrapé la renarde comme promis. Aidez moi à l’amener devant le prêtre.

Sautant sur leurs pieds, ses hommes l’acclamèrent. Bien vite, ils firent descendre la renarde et l’entourèrent. Le chasseur la regarda droit dans les yeux :

– On peut faire ça de deux façons : soit tu te débats et nous te portons comme un vulgaire sac. Soit tu restes sage, et je desserre les cordes de tes jambes afin que tu puisses marcher. De toute façon, mes hommes sont là et nous ne te laisseront pas t’échapper. Alors que choisis-tu?

La renarde souffla, visiblement mécontente :

– Je marcherai…

L’homme mit un genou à terre et commença à détacher la corde de ses doigts déliés.

Ses hommes et le sanctuaire tout entier disparurent.

Le chasseur abasourdi eut à peine le temps de relever la tête. La renarde ricana d’un air hautain et s’évanouit dans un nuage de fumée.

L’homme s’assit lourdement. Il soupira avant d’éclater de rire :

– Bien joué petite farceuse !

Les jours s’écoulèrent et devinrent des mois, mais les voyageurs n’étaient plus détroussés sur la grand route.

Intrigué, le chasseur regagna l’endroit où il avait capturé la renarde. Il attendit et attendit un long moment, mais nulle vieille dame au dos cassé, nulle joyeuse jeune fille ne vinrent à sa rencontre.

Enfin, alors qu’il s’apprêtait à repartir, une voix jaillit sèchement des buissons :

– Tu t’es bien amusé mais ça ne prend plus ! je ne tomberais pas à nouveau dans le panneau du “je suis un gentil garçon” !

Le chasseur s’approcha doucement, et se frottant la nuque d’un air embarrassé :

– Tu était un vraie peste, j’ai fait ce qu’il fallait.

Le museau outré de la renarde surgit d’entre les feuilles :

– Je ne suis pas une peste !

Elle ajouta avec une moue boudeuse :

– Je croyais que c’était drôle….

L’homme leva les mains en riant :

– Je m’excuse d’accord ? Je crois que tu as retenu la leçon de toute façon et je ne suis pas là pour t’attraper. Je m’en retourne à la capitale, aimerais-tu m’y accompagner ?

La fille-renard le jeta un regard oblique :

– Ai-je l’air stupide ? C’est encore un de tes tours d’humain !

Et elle disparut pour de bon dans la forêt, si vite qu’elle n’entendit pas l’homme murmurer :

– Non, c’était sincère…

Le temps passa sur la grand route, mais l’on dit que personne ne revit plus la voleuse : comme les chats, les renards échaudés craignent l’eau froide !


Notes :

Comme souligné dans les notes de ce conte, les kitsune femelles sont souvent décrites comme de très belles femmes, attirant les humains (et tout spécialement les hommes) dans leurs filets. Dans le meilleur des cas, elles font des épouses merveilleuses, au pire elles n’hésitent pas à détrousser (elle aiment le luxe) ou tuer leurs victimes !

Le sanctuaire évoqué ici est un sanctuaire Tsuchimikado, qui est une subdivision du shinto tournée vers l’Onmyodo (l’exorcisme et le lien avec les esprits). Ses pratiquants étaient des spécialistes de la magie et de la divination à qui l’on demandait d’amener la bonne fortune et de bannir les influences et les êtres démoniaques – tout spécialement à la cour impériale.

[sources images : 1 / 2 / 3]

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2 réflexions sur “Conte japonais #47 – La renarde voleuse

  1. Lutin82 dit :

    Cool! Sympa, j’attendais un conte sur les femmes-renards!
    J’aime bien la magie qui y sont attaché et la malice plus ou moins consciente de ces créatures envoütantes.
    Je lis Le Fleuve Céleste et il y a une daijin assez intéressante.

    Aimé par 1 personne

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