Conte japonais #46 – Le dragon sur le pont

dragon bridge fr.jpg

Il y avait une fois, un noble guerrier qui s’appelait Hidesato. C’était un archer prodige que son caractère aventureux poussait à l’aventure.

Il avait mené bien des batailles et occis bien des bêtes féroces à travers tout le royaume. Pourtant son cœur audacieux l’entraînait toujours plus loin.

Un jour, après de longues heures de voyage, Hidesato se trouva face à un lac immense. Ses eaux d’un vert sombre, lisses comme un miroir, s’étendaient à perte de vue. Mais étrangement, pas une barque ne venait troubler leur quiétude.

Le guerrier héla un groupe de fermiers fatigués :

– Je m’en retourne à la capital. Y-a-t-il un moyen de traverser ce lac ?

Les paysans horrifiés écarquillèrent les yeux et secouèrent vivement la tête :

– C’est de la folie mon Seigneur ! Si vous suivez ce chemin, vous courrez à votre perte ! Il n’y a qu’un seul pont ici et c’est le repaire d’un dragon !

Cela piqua la curiosité d’Hidesato. Sans plus écouter les plaintes des fermiers, il poursuivit sa route, impatient de voir de ses propres yeux si cet endroit désolé abritait réellement une rare créature mythique.

Bientôt, le pont fut en vue. C’était une structure impressionnante, soutenue par des centaines de piliers vermillon plongeants dans les eaux sombres. Il surplombait la plus large partie du lac, l’autre rive si lointaine que l’on ne pouvait que deviner sa présence.

Il n’y avait pas âme à l’horizon. Hidesato  n’était pas homme à tergiverser. Il haussa les épaules puis d’un pas sûr grimpa sur le pont..

Au sol, une corde effilochée semblait montrer le chemin. Pourtant, pas après pas, le guerrier réalisa que ce qu’il avait d’abord pris pour une corde grossissait encore et encore. Bientôt, la paille laissa place à des écailles rouge laqué.

La corde était la queue du dragon.

Étroitement lové tout autour du pont, la bête magnifique semblait profondément endormie, son corps immense frissonnant à chaque respiration. Hidesato grommela :

– Je n’ai pas fait tout ce chemin pour détaler comme un lâche…

Marchant à pas de loup, l’homme continua d’avancer, bondissant avec légèreté au dessus de pattes larges comme des troncs, évitant des moustaches frémissantes aussi larges que ses mains.

Hidesato parcouru les derniers mètres en courant presque. Mais, à peine avait-il posé le pied sur la berge que le pont tout entier vibra derrière lui. Et la structure de bois s’effondra tout entière, immédiatement engloutie par de sombres vagues.

Avec un cri de surprise, Hidesato saisit son arc : devant lui, flottant sur l’onde rugissante, se dressait la femme la plus impressionnante qu’il eut jamais vu.

Repoussant ses cheveux rouge profond qui dansaient autour des bois couronnant sa tête, l’apparition lui jeta un sourire trop plein de crocs. Sa voix roula comme un tonnerre pris dans des nuages d’orage :

– Baisse ton arme, humain ! Je suis la fille du roi des Dragon, gardienne de ce lac, et je ne te ferai aucun mal. Pendant de longues années, j’ai attendu qu’une âme courageuse ose traverser ce pont. Deviens mon champion et terrasse mon ennemi !

Son regard d’or se voila, éveillant l’esprit chevaleresque d’Hidesato. Elle tendit une main griffu et pourtant raffinée vers une montagne qui se dressait au loin :

– Là vit Omukade, le mille-pattes aux yeux de feu. Il a tué nombre des miens et l’on dit que seul un humain pourra le détruire.

Hidesato n’hésita pas. Il s’inclina solennellement et, comme inconscient de tout danger, déclara :

– Je le ferai ma dame, vous avez ma parole !

Le guerrier passa son armure, saisit ses épées et son arc, et prit la direction du lugubre sommet. Au dessus de lui, le ciel devint gris et lourd alors que le paysage se faisait morne et désolé. Et trop vite, la nuit tomba, silencieuse et menaçante.

Le monde tout entier trembla.

Le souffle court, Hidesato ouvrit de grands yeux aveugles, pointant de son arc les ténèbres qui l’encerclaient. Sous ses pieds, les rochers s’entrechoquaient follement.

Au loin, un affreux cliquetis s’éleva, semblable à des centaines d’épées frottant sur des ardoises. Refoulant les sueurs froides qui couraient le long de son dos, Hidesato se mit à couvert derrière un gros rocher, ses mains moites crispées sur ses armes.

Le cliquetis se rapprocha encore et encore, et soudain la nuit s’évanouit. Brillants comme des brasiers, aussi gros que les cloches d’un temple, les yeux d’Omukade balayèrent l’obscurité. C’était une bête gigantesque, dont la carapace pulsait d’un éclat sordide. L’odeur viciée de corps putréfiés prit Hidesato à la gorge.

Le scolopendre domina l’archer de toute sa masse, sifflant entre ses mandibules tranchantes :

– Un vulgaire humain ? Oh petit champion, implore, implore ma pitié et peut être que j’épargnerai ta misérable vie.

Le tonnerre gronda, déchirant le ciel. Hidesato banda son arc et, hurlant comme un fou, il décocha ses flèches.

La première rebondit sur l’armure de la bête. Omukade fit claquer ses centaines de jambes, prêt à fondre sur sa proie. Mais avant qu’il n’ait pu attaquer, un éclair rouge frappa. S’enroulant de toutes ses forces autour de son ennemi, la dragonne s’était jeté dans la bataille, tous crocs et griffes dehors.

Alors que les deux géants s’affrontaient, Hidesato décochait flèche sur flèche, sans succès. Jurant, le guerrier évita le fouet d’une queue. Soudain alors qu’il plongeait sous des pattes caparaçonnées, il se souvint de ce que sa vieille nourrice lui disait :

“Jeune maître, si un mille pattes te mord, crache dessus. Ces insectes détestent la salive humaine.”

Hidesato se saisit de sa huitième flèche et mit la pointe dans sa bouche. Puis, se redressant de toute sa taille, banda son arc et hurla :

– Par ici, Omukade !

Et alors que le monstre fulminant tournait sa tête vers lui, l’archer libéra sa flèche. Cette fois ci, elle ne se brisa ni ne ricocha pas : le projectile transperça la carapace, la déchirant comme une pièce de soie fine. Les yeux de feu se fermèrent à jamais et la nuit reprit ses droits.

La pluie se mit à tomber, pansant les plaies de la terre, lorsque la dragonne reprit sa forme humaine. Ses robes étaient déchirées et sanglantes pourtant elle souriait, un éclat sauvage illuminant son regard :

– Champion, ma famille et moi te sommes redevables. Pour te remercier, je te donne la permission de séjourner dans mon palais sous le lac, tu pourras t’y reposer et festoyer tout ton saoul.

Elle tendit ses mains griffues et un nuage de brume les recouvrit. Lorsqu’il se dissipa, Hidesato stupéfait découvrit un fascinant palais, aux murs de corail et aux sols de perle.

On dit que Hidesato flâna des jours entiers dans le palais des dragons. Quand il le quitta, la dragonne lui offrit en signe de reconnaissance de véritables trésors : des cloches au son pur, un chaudron magique, en rouleau de soie enchanté, et un sac de riz toujours miraculeusement plein.

Et le monde n’oublia jamais son téméraire courage.


Notes :

Fujiwara no Hidesato a véritablement existé bien que sa vie se soit mélangée aux mythes. L’histoire d’aujourd’hui est plus connue sous le nom de “Le Seigneur au sac de riz” et suit le très traditionnel format du “allons occire le gros méchant monstre”.

Ici, la créature démoniaque est un youkai géant appelé Omukade, un mille pattes monstrueux qui hantait le mont Mikami. Au japon, les milles pattes sont toujours décrits comme vicieux et malveillants, et symbolisent les obscures forces chthoniennes. Ces insectes sont connus pour leur morsure très douloureuses, et une croyance populaire voulait que cracher sur la blessure neutralise les effets du venin (spoiler : ça ne fonctionne pas).

Le dragon (ou le serpent) sur le pont est un motif récurrent. Les dragons asiatiques ont toujours été associés à l’eau (que cela soit la mer, les rivières, la pluie ou les lacs). Les gens pensaient notamment que les dragons vivaient lovés dans les nuages ou dans de merveilleux palais sous marins. Dans le conte du “Le Seigneur au sac de riz”, le dragon est parfois une dame parfois le roi dragon Ryujin lui même. Mais en tout cas, toujours fidèles à leur nature bénéfique, tous deux remettent au héro des trésors symbolisant la fortune et l’abondance.

[sources images : 1 / 2 / 3]

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15 réflexions sur “Conte japonais #46 – Le dragon sur le pont

  1. lire à la folie dit :

    J’adore! Une dragonne féroce et un héros malin 🙂
    Par contre, le scolopendre, brrrr! Ma grand-mère m’en a décrit des terribles et qui, comme tu le précises, ont des piqures très douloureuses. Du coup, je ne les aime pas trop depuis toujours!^^

    Aimé par 1 personne

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