Conte japonais #42 – Crin d’encre

inky mane fr.jpg

Il y avait une fois, un temple tranquille qui se dressait près de douces collines et de rizières dorées. Ses moines étaient des gens simples, très pieux et durs à la tâches, que tous les fermiers admiraient.

Parmi eux, vivait un jeune garçon du nom d’Hachiro. Tout petit et toujours un peu dans la lune, il avait été amené aux temple par ses parents pauvres.

Comme tous les enfants, Hachiro n’avait pas beaucoup d’intérêt pour les prières quotidiennes, les leçons assommantes et les longues méditations. En fait, il n’avait qu’une seule passion : il adorait peindre.

Sous ses doigts agiles, l’encre se déployait sur le papier blanc, formant montagnes brumeuses et ruisseaux bondissants, oiseaux délicats et papillons effrontés.

Souvent, Hachiro laissait son imagination courir pendant les récitations de sutra, rêvant à toutes les bêtes fantastiques, à tous les endroits lointains qu’il allait dessiner. Les moines eux étaient des hommes beaucoup plus terre à terre et grondaient :

– Concentre toi Hachiro ! Ou tu perdras tes pinceaux !

Un jour pourtant, le garçon s’endormit pour de bon dans la salle de prière. L’abbé soupira et le secoua sans ménagement :

– Il suffit jeune homme, tu es maintenant interdit de peinture. Donne moi tes pinceaux ! Je le garderais avec moi jusqu’à ce que tu sois capable de remplir correctement tes devoirs !

Hachiro se mit à pleurer mais le vieux moine resta impassible. Et les précieux pinceaux furent confisqués dans l’heure.

Tard cette nuit là, l’enfant ouvrit de grand yeux : la plus parfaite des images venait de lui traverser l’esprit et il lui démangeait de la coucher sur le papier.

Hachiro tourna et se retourna sur son futon mais l’image refusait de quitter sa tête : il fallait qu’il peigne. Comme une petite souris, il se leva et traversa sur la pointe des pieds le temple endormi.

Dans la salle d’étude, il alluma une lampe, sortit une feuille de papier et une pierre à encre. Il ne manquait plus qu’un pinceau. Le garçon soupira, les siens lui manquaient tellement ! Soudain, il eut une idée.

Silencieux comme une ombre, Hachiro se glissa dans le jardin et prit un bâton bien droit. Puis, en s’aidant d’une lame aiguisée, il se coupa une mèche de cheveux. En quelques instants, ses mains habiles les transformèrent en un pinceau de fortune.

Le garçon sourit à pleines dents : maintenant il pouvait peindre. Il s’assit devant sa feuille et laissa court à son imagination. Sa main semblait bouger d’elle même, couvrant le papier de souples lignes d’encre.

Traits après traits, un poulain caracolant apparut. Le jeune animal bondissait, sabots légers, sa crinière d’encre portée par un vent invisible flottant follement autour de sa tête.

Hachiro était transporté : cette peinture était de loin la plus belle qu’il ait jamais créée.

L’aube pointait. Dans les profondeurs du temple, on pouvait entendre les moines s’agiter. En toute hâte, le garçon rangea son matériel.

– L’abbé sera tellement furieux s’il découvre que j’ai désobéi !

Hachiro fit les cent pas. Finalement il décida de cacher son dessin dans les replis de son kimono. Et il fila commencer sa journée comme si de rien n’était.

Pourtant, plus tard cet après midi là, un cri brisa la tranquillité du temple. Dans la cour, un fermier s’agitait, couvert de sueur froide et les jambes tremblantes. Il tomba à genoux et se lamenta :

– Révérés moines, c’est terrible ! Notre riz était mûr et doré, promettant une belle récolte. Mais ce matin, nous avons trouvé tous les champs ravagés !

Surpris, les moines se levèrent et bientôt, le temple tout entier se tenait dans les rizières, inspectant les dégâts. Quelqu’un grogna :

– Ce n’est pas là l’oeuvre d’un homme mais bien celle d’une bête. Une telle chose ne doit pas se reproduire. Quelque soit cet animal, nous devons l’attraper !

Fermiers et moines acquiescent. En un tour de main, ils élevèrent dans les champs des huttes de chasse qu’ils dissimulèrent sous de la paille et de l’herbe fraîche. L’attente commença. Le soleil de l’après midi disparut et la lune s’éleva paresseusement dans le ciel. Seuls bougeaient les épis de riz argentés, dansant doucement dans le vent.

Soudain, l’un de chasseur fit taire ses compagnons : dans le lointain, on pouvait entendre un doux tonnerre. Les hommes retinrent leur souffle et se tapir, prêt à bondir.

Un poulain apparut, presque comme par magie. C’était un animal gracieux, à la robe nuage d’orage, aux sabots brillant comme la lune, et à la crinière d’un noir de nuit. Le pied sûr et agile, le jeune cheval caracolait joyeusement, piétinant sans y prendre garde les récoltes. Puis, il laissa échapper un hennissement de contentement et il se mit à brouter.

Furieux, les chasseurs bondirent comme un seul homme :

– Tu ne nous échapperas pas !

Encerclé, le poulain d’ombre se cabra, les oreilles couchées et les yeux fous. Et avant que quiconque ait pu faire un geste, il partit au galop, fonçant droit vers le temple.

Lancés à sa poursuite, les chasseurs couraient aussi vite qu’ils le pouvaient mais les portes n’arrêtent pas l’animal : il passa tout simplement à travers le bois épais comme un fantôme.

Quelqu’un hurla de peur, un autre sonna l’alarme :

– La bête est là !

Le cheval fila à travers la cour et bondit dans la salle d’étude, sous le yeux ébahis des moines. Sans s’arrêter, sa crinière brillant d’un lustre sombre à la lumière des chandelles, il poursuivit son chemin – droit vers la chambre d’Hachiro.

Réveillé par tout le brouhaha, le garçon s’était levé et se tenait sur le pas de sa porte, bouche bée. Le poulain fantomatique stoppa net près de lui, ses yeux de jais scintillant comme des étoiles. Sous sa peau, de sombres nuages roulaient, tourbillonnaient tels de l’encre dans l’eau.

Personne n’osait faire un geste. Finalement, une voix sévère brisa le silence :

– Hachiro, tu as quelques chose à nous dire peut être ?

L’enfant baissa la tête, honteux, alors que l’abbé s’approchait. A contre coeur, il fouilla dans son kimono et lui tendit le pinceau de fortune et la peinture. Le papier était blanc comme neige.

Le vieil homme soupira et se tourna vers le cheval d’esprit :

– Tu n’es pas à ta place ici, retourne d’où tu viens.

Le poulain dansa sur ses sabots et sans perdre un instant, et sauta dans le tableau. Bientôt, il redevint encre et papier.

Hachiro reniflait, luttant bravement pour retenir ses larmes :

– Je suis désolé maître, je ne pensais pas qu’une telle chose pouvait se produire.

L’abbé posa un long regard sur le garçon penaud. Puis, son visage plein de rides s’éclaira d’un sourire :

– Cette peinture était tellement plein de vie que ce poulain s’en est échappé. Ce n’est pas un petit talent que tu as là mon garçon. Mais, promets moi qu’à partir de maintenant, tu n’utiliseras plus que de vrais pinceaux. Tu as mis bien trop de toi même dans celui ci !

Et à partir de ce jour, Hachiro étudia l’Art sous l’oeil vigilant de l’abbé. Et l’on dit que le garçon rêveur à la main vive devint un artiste renommé, créant des chefs d’oeuvre pour de nombreux temples – et même pour l’empereur.


Notes :

Le style de peinture décrit dans ce conte est appelé sumi-e. Cette technique est parvenue au Japon via la Chine où elle était très  utilisée pour peindre des paysages surréalistes ou imaginaires.

Cette méthode de lavis à l’encre ne montre habituellement pas la vraie apparence du sujet mais plutôt son esprit. Avec des lignes flottantes et des dégradés, les artistes sumi-e montrent la quintessence de leur sujet, ce qui donne à leur œuvre une grande expressivité.

Le motif de l’artiste donnant vie à sa création est populaire partout à travers le monde. Certaines histoires asiatiques soulignent même l’importance de laisser de côté certains détails d’une peinture, d’un tatouage etc. afin que le sujet ne s’échappe pas (c’est habituellement l’oeil qui est laissé blanc).

[sources images : 1 / 2 / 3]

Publicités

4 réflexions sur “Conte japonais #42 – Crin d’encre

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s