Conte japonais #41 – Une queue de renard

fox tail fr

Il y avait une fois un renard malicieux qui vivait près d’un petit hameau. Il hantait les bois le jour, et descendait au village le soir tombé, prenant le plus grand des plaisirs à tourmenter fermiers et bûcherons.

Il ne cessait de voler leur nourriture et cacher leurs outils… quand il ne terrifiait pas les jeunes enfants en murmurant d’étranges choses dans l’obscurité. Bien souvent, des cris d’épouvantes résonnaient dans la nuit. Et le rire du renard retentissait :

– Allons, ne le prend pas mal petit ! Ce n’était qu’une blague !

Les villageois avaient bien tenté de l’attraper. Ils avaient creusé de profondes fosses, posé de vicieux collets, élevé des palissades. Mais hélas, le malin parvenait toujours à leur échapper.

Finalement, chacun s’était résigné à vivre aux côtés de cette bête importune, ne prêtant plus attention à ses pénibles tours.

Un jour, un samouraï errant vint à passer. C’était un homme impressionnant, aux larges épaules et aux bras épais. Lorsqu’il entendit les fermiers se plaindre du renard, il se redressa, gonfla fièrement la poitrine, et tonna :

– N’ayez crainte bonnes gens ! Je vais vous débarrasser de cette bête sournoise !

Et avant que les villageois n’ait pu l’arrêter, il s’était déjà élancé vers la forêt.

Le samouraï n’était pas vraiment un être subtil. Il marchait d’un pas lourd, enjambant les souches couvertes de mousse et faisant bruisser les grandes fougères. Bien sûr, avec tout ce bruit, le renard ne montrait pas le bout de son museau. Et bientôt, l’homme perdit patience :

– Je sais que tu es là ! Montre toi, pleutre !

Pendant des heures, le guerrier arpenta les bois, de plus en plus maussade alors que le jour filait. Enfin, alors qu’il faisait halte près d’un ruisseau bondissant pour se rafraîchir, une voix fluette le fit sursauter :

Une petite fille se tenait timidement sur la berge, jouant nerveusement avec ses mains :

– Mr le Samouraï … j-je me suis perdue… P-pourriez vous m’aider à regagner les village ?

De grosses larmes s’accumulaient aux coins de ses yeux.

L’homme se redressa et sourit :

– Bien sûr ! De toute façon, ma journée est perdue, ce renard ne se montrera pas aujourd’hui…

Et il lui tendit une patte calleuse.

Dès que la petite fille glissa sa main dans la sienne, il saisit fermement le col de son kimono :

– Je te tiens, sale bête !

La petite écarquilla grand les yeux l’espace d’un instant. Puis, un sourire fleurit lentement sur ses lèvres, et elle eut un clin d’oeil espiègle

– C’est ce que tu crois !

Elle disparut dans un nuage de fumée. Dans la main du samouraï, il ne restait plus qu’un vieux kimono mité qui avait vu des jours meilleurs.

Fou de rage, le guerrier se mit à courir. Et se trouva vite nez à nez avec un paisible vieillard :

– Où courez vous donc comme ça, Mr le Samouraï ?

L’homme rugit :

– Tu ne me rouleras pas deux fois !

Il dégaina son épée et, d’un coup précis, transperça le coeur du vieil homme.

Pas une goutte de sang ne perla. Le renard se contenta de soupirer sous son déguisement. Il leva les yeux au ciel et dit, taquin :

– Tu n’es pas bien malin toi.

Goguenard, l’animal se métamorphosa dans un nouveau nuage de fumée. Une vieille femme apparut. La samouraï la frappa sans hésiter. Un moine sévère prit sa place, puis un marchand au ventre bien rebondi, puis une belle courtisane, puis un pêcheur émacié.

Le guerrier frappait sans relâche, encore et encore. Jusqu’à ce qu’enfin, épuisé par tous ces tours de magie, le renard ne révèle sa vraie forme, sa fourrure rousse chatoyant à la lumière du soleil.

A bout de souffle, les oreilles basses, il supplia :

– Il suffit, il suffit, je me rends ! Je jure que je n’embêterai plus jamais les villageois !

Haletant, le samouraï grogna :

– C’est encore une de tes ruses !

Et il plongea vers le renard. L’homme et l’animal roulèrent au sol, dans un enchevêtrement indistinct de bras et de pattes et de poils et de cheveux.

Le renard était presque parvenu à s’enfuir que subitement le samouraï l’empoigna fermement par le queue. La bête glapit et tenta de s’évanouir dans un nuage de fumée. Sans succès : sa magie était à plat.

Alors que le renard résistait, ses griffes labourant le sol de la forêt, le samouraï lui tirait et tirait de toutes ses forces. Et soudain, la queue du renard céda dans un claquement sec.

L’animal fila dans les bois, sans demander son reste.

Le samouraï, qui était tombé à la renverse, éclata d’un rire sonore alors qu’il regardait la queue touffue qu’il serrait encore fermement dans ses mains :

– Cela t’apprendra !

Un immense sourire au visage, il reprit le chemin du village. Très fier de lui, il fanfaronna :

– Vous voyez cette queue ? Ce renard ne vous tourmentera plus désormais !

Mais, au lieu de l’acclamer, tous les villageois murmuraient, le jetant des regards confus. Finalement, l’un d’eux bredouilla :

– Hum, Mr le Samouraï ? De quelle queue parlez vous ?

Et quand le fier guerrier y regarda à deux fois, il réalisa qu’il ne tenait dans sa main qu’un gros radis bien juteux.

Le vent tinta, portant l’écho du rire du renard : le maître des farceurs avait encore frappé.


Notes :

J’ai évoqué les kitsune (renards magiciens) dans plusieurs autres contes. Celui ci met en scène un “renard des champs”  (yako or nogitsune) qui sont des renards n’ayant pas juré allégeance au bienveillant kami Inari. Ce sont des créatures joueuses et malicieuses, mais aussi parfois vraiment méchantes et dangereuses.

La queue des kitsune est probablement leur attribut le plus connu. Le folklore veut que les renards gagnent des queues en vieillissant, le kyubi (renard à neuf queues) étant le plus puissant de tous. Dans certains traditions, les kitsune tirent leur magie de leurs queues, ce qui explique pourquoi on pensait que les couper les empêchait d’utiliser leurs pouvoirs. Ce motif est similaire à celui du nekomata/bakeneko, et explique aussi pourquoi certains superstitieux coupaient la queue de leur chat.

L’histoire d’aujourd’hui montre une morale qui est assez inhabituelle pour des occidentaux. A la fin, le “méchant” renard est toujours libre et impuni, et il est sous entendu que personne ne peut vraiment y faire quelque chose. C’est un motif assez souvent utilisé dans les contes asiatiques : les humains ne sont pas placés au centre du monde mais en font tout simplement partie. Et il y a des choses qu’ils ne pourront jamais changer !

[sources images: 1 / 2 / 3]

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