Conte japonais #36 – En attendant le Printemps

waitin spring fr

Il y avait une fois, un village niché profondément au coeur du pays des neiges. C’était une terre lointaine, bien loin de la douce vie à la capitale. Ensevelis pendant de longs mois d’Hiver, ses habitants étaient connus pour être durs à la tâche, têtus et résistants.

Encerclés par des murs de neige, les villageois mettaient parfois le nez dehors, bravant le blizzard emmitouflés dans leurs lourds manteaux et bottes faits de pailles. Mais la plupart du temps, ils passaient leurs journées chez eux à s’occuper des corvées quotidiennes. Ils tissaient et cousaient des vêtements, sculptaient et aiguisaient des outils, prenaient soin de leurs bêtes et patientaient. Patientaient encore et encore.

Dans chaque maison, tous attendaient le Printemps avec impatience. Pour eux, une neige molle était une petite victoire, les craquements de la glace en train de fondre une joyeuse musique. Et tous les villageois guettaient le premier bourgeon sur les arbres décharnés et la première hirondelle dans le ciel.

Pourtant une année, il ne se passa rien.

Les jours passèrent et devinrent des semaines. Mais la terre ne se réveilla pas. La neige était toujours aussi épaisse, recouvrant le monde entier. Et les vents glacials continuaient à souffler en bourrasques violentes.

A l’abris dans leurs demeures, les villageois étaient désespérés:

– Nous n’auront bientôt plus de vivres . Que ferons nous alors ?

– Si la neige ne fond pas bientôt, les récoltes seront mauvaises cette année !

Partout, les lamentations enflèrent jusqu’à ce qu’un jour, un jeune homme du nom de Saburo ne se dresse et dise :

– Quelque chose a du déplaire au Dieux. Nous devons trouver quoi !

Ses deux grands frères se levèrent, acquiesçant vigoureusement :

– Tu as raison ! Mais nous te laisserons pas t’aventurer seul dehors : nous partons avec toi !

Leur mère inquiète éclata en sanglots alors que tous trois passaient leurs gros manteaux et leurs bottes.

Dehors, l’air hivernal était pur et clair. A part leurs lourds pas dans la neige, pas un bruit ne venait troubler ce calme. Tout autour d’eux s’étendait à perte de vue un désert blanc scintillant sous le ciel immense.

Le plus âgé, Ichiro, marchait devant, ouvrant le chemin. Le second frère, Jiro, le suivait, cherchant des traces de vies dans ce monde gelé. Et Saburo fermait la marche avec prudence.

Jiro finit par marmonner, son souffle d’élevant dans le froid :

– Il n’y a rien ici. On dirait que tout est mort !

Ichiro pilla et se tourna vers lui. Il grogna :

– Tais toi imbécile ! Tu vas nous porter la poisse !

Il avait à peine finit sa phrase que le ciel s’assombrit. Une bourrasque glacée faucha soudain Ichiro. Il perdit l’équilibre et s’étala.  Aussi vite qu’elle était apparue, la bourrasque s’évanouit, ne laissant que dans flocons dansant dans les airs.

– Mon frère !

Jiro et Saburo se précipitèrent à ses côtés mais Ichiro refusa leur aide d’un air indigné :

– C’est bon, c’est bon je vais bien.

Ses frères l’aidèrent à se relever et les trois hommes reprirent leur route.

Ichiro marchait deux fois plus vite, agacé que ses jeunes frères l’aient vu à terre. Saburo secoua la tête en souriant. Jiro le taquina :

– Si tu voulais jouer dans la neige mon frère, tu n’avais qu’à demander !

L’aîné soupira mais ne répondit pas, son regard fixé sur l’horizon. Quelque chose bougea. A une centaine de mètres d’eux, un étrange tourbillon de neige errait près d’un arbre nu.

– Que diable est-ce…

En un clin d’oeil, le tourbillon fonça droit sur eux. Ichiro eu à peine le temps de se jeter sur le côté, son cri d’alerte encore sur ses lèvres.

Un instant plus tard, Jiro était à terre. Il lâcha un gémissement :

– Mes jambes ! Mes jambes !

Ses frères se figèrent. Les bottes en pailles de Jiro étaient déchirées. Dessous, la peau du pauvre homme était déchiquetée par des coupures nettes et précises. Son sang rouge gouttait sur la neige.

Ichiro sortit immédiatement son couteau et commença à déchirer son kimono en bandes pour panser au plus vite les blessures.

Saburo, les yeux écarquillés, porta une main tremblant à son visage:

– Frères… Je-je sais ce que nous cherchons…

Avant que quiconque n’ait pu l’arrêter, il se mit à courir vers l’arbre solitaire, vacillant comme un fou dans le champ de neige. Il n’alla pas bien loin. Le tourbillon sortit à nouveau de nulle part et lui barra la route.

Saburo se jeta à genoux, le front baissé dans la poudreuse. Les bourrasques l’encerclèrent de leurs doigts glacés en hurlant. Le jeune homme risqua un coup d’oeil. De souple silhouettes volaient dans le vent. Il piailla :

–  Je suis désolé, tellement désolé ! Je n’aurais pas dû t’oublier !

Le tourbillon ralentit et finit par disparaître. Devant Saburo se tenaient trois belettes, leurs griffes acérées comme des rasoirs miroitant dans la lumière hivernale. Derrière elles, nichée dans une congère, reposait une vieille faux usée par les éléments.

–  Tu m’as aidé à faire tant de récoltes et pourtant, je t’ai laissée sous cet arbre. Les jours ont dû être tellement durs pour toi, abandonnée toute seule dans le froid !

Dans une parfaite harmonie, les belettes inclinèrent leurs têtes sur le côté. L’une d’elle, ses petits yeux noirs Indéchiffrables, finit par s’approcher du jeune homme sanglotant.

Un doux vent se leva et les belettes disparurent.

Dans les mains de Saburo reposait à présent la vieille faux. Un cri stupéfait le tira de sa stupeur : derrière lui, Jiro s’était relevé, ses jambes complètement guéries. Il ne restait plus une goutte de sang sur la neige.

Dans le champ, l’arbre se détachait nettement sur le fond blanc, ses branches couvertes de jeunes pousses vert tendre.

Le Printemps était enfin de retour.


Notes :

Le pays de neige (yukiguni) est une région à l’ouest d’Honshu entre les Alpes japonaises et la mer du Japon très connue pour ses très fortes chutes de neige. Au printemps, cette neige abondante fond et irrigue champs et rizières permettant de belles récoltes. Ces terres lointaines sont restées isolées du reste du pays pendant des siècles : les agents impériaux nommés dans ces provinces “du bout du monde” voyaient souvent cela comme une vraie punition.

La vie dans ces régions était dure à cause de leurs longs mois d’hiver. Cet épisode de Begin Japanology montre en partie comment les habitants arrivaient à survivre dans cet environnement hostile grâce à leur solidarité et d’ingénieux dispositifs. Récemment, le pays de neige a commencé à développer son activité hivernale, et essaye d’attirer les touristes pour dynamiser ces régions.

L’étrange youkai de ce conte s’appelle un kama itachi (belette faucheuse). On les trouve à travers tout le Japon mais la plupart des histoires viennent du pays de neige, notamment l’ancienne province d’Echigo (actuelle Niigata). Les kama itachi sont trois belettes ayant de longues griffes semblables à des faucilles et courant en cercle pour créer des tourbillons. Si vous rencontrez un kama itachi, la première vous  fera tomber, la seconde vous coupera et la troisième vous soignera – le tout arrivant souvent si vite que vous n’aurez pas le temps de comprendre ce qu’il vous arrive !

Habituellement, les belettes youkai (bake itachi) ne sont pas des monstres très dangereux  (ce sont plutôt des farceuses). Les kama itachi par contre peuvent être de vrais démons. Une tradition moins répandue les associe aussi aux tsukumogami (qui sont des objets gagnant une âme avec l’âge – et cherchant parfois à se venger): c’est la version du conte d’aujourd’hui !

[sources images : 1 / 2 / 3]

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