Conte japonais #32 – La fileuse et le tanuki

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Il y avait une fois un couple de bûcherons qui passaient toute la belle saison haut, haut dans les montagnes.

L’homme travaillait dur toute la journée, coupant les arbres et brûlant le bois pour en faire du charbon. Et sa femme elle s’asseyait scrupuleusement devant son rouet, ses doigts agiles enroulant des heures durant de long fils brillants.

Tous les jours, dès que l’homme disparaissait dans la forêt, un tanuki venait fureter dans le camp. A la recherche de nourriture, la bête reniflait à droite à gauche, fouinant dans les affaires des bûcherons.

Le couple avait tout tenté pour l’en empêcher. Ils avaient suspendu leurs provisions dans des filets, ou enterré leurs réserves profondément sous terre. Hélas, l’animal malin finissait toujours par contrecarrer leurs plans. Et tous les matins, les bûcherons trouvaient leur nourriture et leurs affaires fraîchement mâchouillées.

N’en pouvant plus, ils décidèrent un jour de poser de grosses et lourdes pierres sur un solide coffre en bois, espérant enfin décourager le malicieux petit voleur.

Le tanuki s’approcha. Il tourna autour du coffre. Il poussa, et griffa, et poussa encore. Mais ni les pierres ni le coffre ne bougèrent. L’animal jeta un regard décontenancé à la femme qui observait la scène de loin. Elle éclata de rire :

– Et oui mon petit ami. Cette fois, nous garderons nos provisions à l’abri !

Le tanuki couina, la queue et les oreilles basses, et il disparut dans les buissons. Mais l’animal était têtu.

Cette nuit là, un bruit assourdissant réveilla les bûcherons.

POMPOKO ! POMPOKO !

Le couple échangea un regard abasourdi. L’homme bafouilla avec incrédulité :

– N-ne me dit pas que c’est ce que je pense…

Mais si. Dehors dans pénombre, le tanuki frappait son ventre comme un tambour. Et toute la nuit, il dansa sous la lune, et hurla et chanta à tue-tête.

Lorsque le soleil se leva, le bûcheron n’avait pas fermé l’oeil de la nuit. Il se leva de fort mauvaise humeur et jura dans sa barbe :

– C’est terminé ! J’en ai plus qu’assez, je vais mettre des pièges et tuer cet animal stupide !

Le tanuki ne pointa pas le bout de son nez ce jour là. Ni le jour suivant. Puis un après midi, alors que la femme faisait tourner son rouet en chantonnant doucement, elle aperçut deux yeux noirs et brillants qui l’observait depuis le seuil de sa porte. Elle éleva la voix et admonesta  le tanuki :

– Tu as fait une grosse erreur mon petit ami. Mon mari veut ta peau maintenant. Ne pouvais-tu pas te tenir tranquille ?

Le tanuki couina, l’air contrit. Puis, dans un pouf!, il se métamorphosa soudain en un rouet étincelant.

La femme ne put retenir un rire.

– Tu vois, tu peux être mignon quand tu veux !

Les jours s’écoulèrent. Le tanuki passait régulièrement au camp et bientôt, la fileuse et l’animal établirent une tranquille routine. La femme installait son rouet dehors et le tanuki la regardait travailler avec une curiosité non feinte.

Un matin ensoleillé pourtant, alors que la femme cuisinait dans sa cabane, un cri de détresse retentit. Elle se précipita dehors.

– Oh non !

Tête en l’air, le tanuki avec passé son museau dans un des nombreux pièges du bûcheron. Le collet s’était resserré et la pauvre bête en train d’étouffer pendait misérablement à un arbre.

La femme courut à ses côtés et coupa la corde en tout hâte.

– Prend garde petit ami, mon mari est encore en colère contre toi. Crois moi il te passerait bien à la casserole !

Elle lui tapota amicalement la tête:

– Il faudrait mieux que tu ne me rendes plus visite pendant quelques temps. Tu es en danger ici !

Le tanuki inclina profondément la tête. Et alors qu’il regagnait tristement sa forêt, l’animal ne cessa de jeter des regards en arrière à la femme assise près de son rouet.

L’hiver arriva. Les bûcheron rentrèrent au village, loin dans la vallée. Pourtant, la fileuse ne pouvait s’empêcher de lever les yeux vers les montagnes.

– J’espère que tu vas bien mon ami…

La neige tomba, la rivière gela et finalement, après des jours de froid, des pousses vert tendre apparurent. Le printemps était de retour.

Le bûcheron et sa femme rassemblèrent leurs affaires et ils prirent le chemin de leur cabane. Au camp rien ou presque n’avait changé. Seul un arbre était tombé pendant l’hiver, sans faire de dégâts. Dans l’air pur, les oiseaux chantaient.

Le bûcheron déposa son bardat :

– Je vais aller inspecter les bois et ramener de l’eau. Tu peux ouvrir la maison et allumer un feu ?

La fileuse aquiesça. Son mari l’embrassa et prit la route. Mais, lorsqu’elle ouvrit la porte de la cabane, la femme n’en crut pas ses yeux.

Il n’y avait pas un grain de poussière par terre. Le bois poli de son rouet luisait d’une lumière chaude. Et, nettement entassées près de l’outil, une multitude de bobines de soie pure et blanche étincelaient.

– Comment est-ce possible…

Abasourdie, la femme entra dans sa maison. Elle enleva ses chaussures et s’approcha du tas de soie en tremblant. L’air scintilla.

La fileuse poussa un cri étranglé et recula précipitamment. Dans un petit pouf!, le tanuki apparut et dit d’une étrange petite voix:

– Non, non, pas peur. Moi aide. Vois?

L’animal s’assit sur son derrière rebondi près du rouet et, de ses pattes agiles, il commença à filer la soie en bobines nettes et brillantes.

– Vois. Aide. Moi mignon ?

La femme, dont la tête tournait, porta sa main à son coeur et s’assit :

– Tant de soie ! Grâce à toi les années à venir vont être bien plus douces.

Le tanuki couina et s’inclina joyeusement :

– Moi mignon !

La femme attrapa l’animal dans ses bras en riant et répondit, des larmes pleins les yeux :

– Oui, oui je crois qu’on peut le dire !


Notes :

Pendant des siècles, la filature a fait partie des activités traditionnellement féminines. C’était une tâche quotidienne que l’on réalisait le soir après le travail aux champs – et elle était souvent suivie du travail de tissage durant les mois d’hiver. Filer et tisser étaient à la fois une manière de subvenir aux besoins de la famille et de gagner de l’argent.

Au Japon, la star de fibres était bien sûr la soie (cet épisode de Begin Japanology est une très bonne introduction).Mais bien d’autres matières pouvaient être utilisées suivant ce que l’on avait sous la main. Au cours de siècles, on a ainsi également utilisé lin, coton, laine mais aussi de la glycine et des fibres venant d’autres arbres comme le basho (bananier japonais) dans les îles Ryukyu ou le liber à Hokkaido.

J’ai déjà évoqué la personnalité malicieuses des tanuki (voir ici et ). L’histoire d’aujourd’hui montre un autres aspect célèbre de ces youkai joueurs : le  tanuki-bayashi. Ce tohu bohu a notamment été immortalisé dans cette comptine d’Ujō Noguchi et apparait également dans le film du studio Ghibli Pom Poko.

[sources images : 1 / 2 / 3]

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