Conte Japonais #26 – L’année du Coq

rooster-year-fr

Il y avait une fois un petit village où deux fermettes se dressaient côte à côte.

L’une était habitée par une fermier que l’on appelait Tora-san. C’était un chasseur né et un homme très travailleur, à la voix tonnante et aux larges mains calleuses. Ses champs étaient toujours nets tout comme sa maison de bois.

L’autre ferme abritait un homme étrange que tous surnommaient Tori-san. Dégingandé, toujours un peu dans la lune, le voisin de Tora-san n’était pas vraiment un bon fermier. Ses champs étaient toujours pleins d’herbes folles et sa maison un peu poussiéreuse.

En fait, la petite ferme de Tori-san était surtout connue pour la multitude de poulets que l’homme élevait avec grands soins. Ses poules, poussins et coqs, petits et gros, roux, blanc et noir faisaient sa grande fierté.

Si à nuit tombante, les oiseaux regagnaient tous le beau poulailler que Tori-san avait bâti dans sa cour, les journées étaient elles bien moins paisibles.

Tout le jour durant, les poulets vagabondaient à travers le village. Ils se pavanaient dans les rues, se perchant partout et faisant leurs besoins tant sur les toits que sur les charrettes et leurs propriétaires. Les oiseaux vandalisaient aussi champs et potagers, abimant toutes les récoltes lorsqu’ils couraient après des vers ou des insectes bien juteux.

Les villageois ne supportaient plus la pénible basse cour de Tori-san. Un jour, alors que les poulets avaient ruiné sa belle récolte de radis, Tora-san en eu assez et il alla frapper à la porte de son voisin :

– Tori-san, ça ne peut pas continuer comme ça : tu dois faire quelque chose à propos de tes poulets. Tu ne peux pas les laisser en liberté dans le village toute la journée !

L’homme ouvrit de grands yeux, pleins de larmes de crocodile :

– Mais Tora-san, je suis né l’année du Coq. C’est comme qui dirait mon devoir d’élever des poulets : regarde, ce sont de si tendres créatures !

Tora-san rentra chez lui en tempêtant :

– Quel imbécile ! Je dois lui donner une bonne leçon…

Désabusé, le fermier ne dormit pas beaucoup cette nuit là, se creusant la cervelle pour trouver comment faire entendre raison à Tori-san. Enfin, alors que l’aube pointait, il eut une idée.

Quelques jours plus tard, alors que Tori-san pansait ses poulets bien aimés, il réalisa soudain :

– Trente-sept, trente-huit… attendez une minute… où sont passés Jolis-Yeux, Douces-Pattes et leurs poussins ?

Alarmé, le fermier compta et recompta encore. Mais, il lui fallut bien se rendre à l’évidence : huit oiseaux manquaient à l’appel.

Tori-san inspecta le poulailler du sol au plafond. Il ne trouva aucune fissure mais, près du mur ouest, il tomba sur une trace étrange imprimée dans la boue.

– Ce n’est pas une patte d’ours, de loup ou de renard. Et c’est bien trop gros pour être celle d’un chat…

Le pauvre homme tenta de suivre la piste mais celle ci disparaissait bien vite près de la route du village.

La nuit suivante, Tori-san se réveilla en sursaut. Au plus profond de la nuit, une grosse bête grondait. Il se leva d’un bond, les jambes flageolantes, et se saisit d’un bâton et d’une bougie. Mais avant qu’il ait pu mettre un pied dehors, un rugissement sonore résonna.

Lorsqu’enfin le fermier rassembla le courage d’atteindre sa cour, il tomba sur de nouvelles traces de grosses pattes près du poulailler.

Tori-san courut à la maison de Tora-san :

– Tora-san, Tora-san ! Tu es notre meilleur chasseur ! Je t’en prie, j’ai besoin de toi !

Tora-san posa une large et lourde main sur la fine épaule de Tori-san :

– Te voilà dans tous tes états, que t’est-il donc arrivé ?

Tori-san le conduisit à son poulailler et lui montra les traces de pattes. Le gros homme grimaça :

– Oh mon ami je suis vraiment, vraiment désolé mais je ne peux t’aider.

– M-mais pourquoi ? Tu ne crains même pas les ours ! La bête qui attaque mes chers oiseaux serait donc un démon craint même de toi ?

Tora-san laissa échapper un long soupir :

– Rien de tout cela. Tu vois, en fait ces traces sont celles… d’un tigre. Et, Tori-san, je suis né l’année du Tigre. C’est donc mon devoir de protéger ces magnifiques créatures.

L’autre homme s’écria

– Mais que vais-je faire ! Je ne vais pas laisser ta bête assoiffée de sang manger mes oiseaux bien aimés !

Tora-san fit semblant de réfléchir à voix haute :

– Hum… peut être faudrait-il une sorte de grange où tu pourrais garder tes poulets jours et nuits… comme un immense poulailler ou…

– C’est une excellente idée ! Mur, barrière, je ferais tout pour qu’ils restent à l’abri.

Et le petit homme fila ramasser des planches, se mettant déjà au travail alors que le jour n’était pas encore levé.

Tora-san sourit et rentra chez lui. Il ferma sa porte et d’un sac, il sortit une paire de chaussures de bois. Il avait passé plusieurs soirées à en creuser les semelles jusqu’à ce qu’elles ressemblent à des pattes de tigres. Dans un coin, les poulets qu’il avait enlevé dormaient tranquillement dans une petit cage.

– Je vous ramènerai à votre maître d’ici quelques jours. mais, je dois bien admettre que… j’aime beaucoup jouer les tigres !

Et il éclata d’un rire rugissant.


Notes :

A la différence d’autres pays d’Asie, le Japon tend à célébrer les signes du zodiaque lunaire en même temps que le début de l’année grégorienne, soit le 1er Janvier. C’est pour cela que l’on peut déjà voir fleurir bien des poulets mignons sur l’internet japonais ainsi que dans les temples, les supermarchés etc. 2017 est l’année du Coq de feu (qui, si l’on suit le calendrier lunaire, commencera officiellement le 28 Janvier prochain).

Le zodiaque lunaire utilise des idéogrammes spéciaux pour désigner les animaux : par exemple, le mot tigre est habituellement écrit 虎 mais le signe lunaire s’écrit 寅 (ces deux kanji se lisent tora en kunyomi). Le signe du coq s’écrit lui 酉 et se lit tori en kunyomi.

Il y a beaucoup à dire sur les animaux du zodiaque asiatique, leurs archétypes, leur symbolique traditionnelles, leur utilisation en astronomie ou dans le calendrier etc. mais, c’est un sujet si vaste et ancien (il remonte au moins à l’époque Han) que je ne sais pas bien par où commencer ! Les pages wiki sur l’astrologie chinoise donnent de bonnes pistes tout comme cette page qui détaille plus spécialement les liens entre le Zodiaque et le bouddhisme japonais – mais je les trouve toutes deux un peu fouillies si vous découvrez le sujet 😦 (si vous connaissez de bonnes sources, mettez les moi en commentaire !).

J’ai lu plusieurs versions de ce conte. L’une d’elle était bien plus sanglante et faisait disparaître les poulets par dizaines. Je préfère cette version plus gentillette qui montre les bons et mauvais côtés des deux fermiers !

[sources images :  1 / 2 / 3]

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s