Conte Japonais #21 – La fiancée du serpent

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Il y avait une fois, dans une petite campagne tranquille, un fermier nommé Kenta qui avait trois filles.

C’était un homme simple qui aimait sa femme et ses enfants tendrement. La famille au grand complet travaillait dur du soir au matin dans leurs rizières. Ils semaient et repiquaient, toute la journée les pieds dans la boue, leurs dos courbés sous l’effort.

Un soir, alors que Kenta rentrait seul sur les chemins de terres, un chuintement soyeux troubla le crépuscule:

– Un homme comme toi ne devrait pas avoir autant de soucis.

Kenta s’arrêta net. Le long des rizières, les herbes hautes bruissèrent. Et, ondulant gracieusement hors des buissons, un magnifique serpent apparut. C’était un animal immense, avec de belles écailles qui brillaient comme de sombres joyaux.

Ses longs crochets accrochèrent la lumière du soleil couchant. Tremblant comme une feuille, le fermier tomba à genoux:

– Je vous en prie Monseigneur, ayez pitié !

Le serpent eut un sourire acéré :

– Tu ne m’intéresses pas petit homme. Tu vois, il est parvenu à mes oreilles que tu as des filles délicieuses en âge d’être mariées.

Kenta devint pâle comme la mort:

– Non, je vous en conjure ! Ne me les enlevez pas ! Elles ne pourraient jamais survivre dans votre royaume d’eau et de vase !

Le serpent laissa échapper un rire méprisant :

– Je ne demande qu’une seule d’entre elles. Pense à tout ce que je peux t’offrir : une jolie pluie au bon moment te garantirait d’abondantes récoltes. Ou peut être préfères-tu un tonnerre incessant et des tempêtes déchaînées ?

Ses yeux étincellèrent, implacables :

– Rejoins moi demain à l’étang de l’Est. Là, une de tes filles deviendra ma femme.

Et, dans un mouvement fluide, le serpent disparut dans la nuit.

Le pauvre Kenta reprit le chemin de sa maison le coeur lourd. Il se laissa tomber près du foyer et appela sa femme et ses filles d’une voix tremblante :

– Mes chéries, une chose terrible est arrivée… Le gardien de l’Étang est venu à moi. Il… il veut… épouser l’une d’entre vous.

Il déglutit, le visage couvert de sueurs froides.

– Je ne veux pas voir l’une de vous finir noyée !

En larmes, Kenta enfouit son visage dans ses mains. Pourtant, ni cris ni lamentations ne s’élevèrent.

Les femmes de la maison s’entre-regardaient en silence, pensives. Puis, sous le regard médusé de Kenta, elles se mirent à murmurer avec vigueur à l’oreille les unes des autres.

La cadette, courageuse et audacieuse, quitta soudain de son siège :

– J’irai Père.

La seconde fille, douce et tendre, se leva et saisit la main de sa soeur :

– Je ne te laisserai pas nous quitter sans une dot digne de ce nom. Tu prendras mon épingle à cheveux favorite.

L’ainée, calme et sage, rejoignit ses soeur et les prit dans ses bras :

– Et je te donnerai mon nécessaire à couture.

Leur mère, qui avait quitté précipitamment la pièce, revint avec une belle malle de bois et un paquet enveloppé de soie:

– Ma chérie, voici mes coffre et kimono de mariée. Ils sont maintenant à toi.

Kenta ne parvenait pas à comprendre pourquoi ses femmes semblaient toutes faire fi du danger qui planait sur leurs têtes. Sa femme remarqua son agitation et le prit par la main :

– Ne crains rien mon amour. Il reste encore de l’espoir !

Le matin suivant, la famille au grand complet marcha jusqu’à l’Etang. L’aînée et la seconde fille portaient le coffre de mariée enveloppé d’un tissu bleu sombre.La plus jeune des soeurs était rayonnante, toute belle dans le kimono de sa mère, l’épingle à cheveux de sa soeur scintillant dans ses cheveux sombres.

Dès qu’ils atteignirent les berges, le serpent apparut, terrifiant de puissance :

– Me voilà chanceux d’avoir pour fiancée une si jolie jeune femme. Viens ma fille, inutile de nous attarder plus longtemps.

La future mariée ne bougea pas d’un pouce, semblant sans peur face au monstre :

– Monseigneur, je ne suis pas bien forte. Vois comme mes soeurs ont dû joindre leurs efforts pour porter mon coffre de mariée. Comment pourrais-je porter ma dot toute seule ?

Le serpent siffla d’impatience :

– Très bien, je porterai ton coffre moi-même !

Et le serpent commença à s’enrouler autour de la malle. Il laissa soudain échapper un cri :

– Mais, ça pique !

L’animal n’eut pas le temps de comprendre ce qu’il lui arrivait. Les trois soeur avaient déjà bondi sur lui.

L’aînée et la seconde fille le maintinrent fermement sur le coffre. Sous le tissu bleu, le couvercle avait été hérissé d’une multitude d’aiguilles qui transpercèrent le ventre tendre du serpent.

La cadette, elle, saisit son épingle à cheveux. Sans une seule hésitation, elle enfonça les pointes acérées dans l’oeil de la bête.

Bientôt, le serpent s’écroula, mort. Kenta et sa famille tombèrent dans les bras les uns des autres.

Et on ne revit plus jamais de serpent monstrueux dans cette petite campagne tranquille.


Note:

Comme dans les traditions occidentales, les serpents présentent en Asie on face sombre, chthonienne – probablement à cause de la nature venimeuse de certaines espèces. Le Japon a sur ses îles principales des espèces endémiques considérées comme dangereuses, comme le Mamushi ou le Yamakagashi (on peut aussi mentionner le habu d’Okinawa qui vit sur les îles Ryukyu). Ces serpents, qui aiment se nicher dans les herbes hautes, étaient considérés comme de vrais dangers par les fermiers.

Pourtant, les serpents peuvent être aussi perçus comme des animaux divins. cela est tout spécialement vrai pour les serpents blancs qui sont par exemple associés à la déesse Benzaiten.

les serpents partagent de nombreux traits avec leurs grands cousins, les puissants dragons. Tous sont des créatures associés à l’eau – qu’il s’agissent de puissantes rivières ou de calme étangs. Au Japon, il sont aussi liés aux tempêtes et à la pluie. Ils peuvent être bons ou mauvais, selon les histoires, mais ils présentent toujours un rôle sous jacent de porteurs de fertilité.

A cause peut être de leurs liens avec les rituels de fertilités, les serpents sont souvent considérés comme des animaux féminins en Asie (ainsi, dans le zodiaque traditionnel, le serpent est un signe “yin”). Dans de nombreux contes, les personnages serpents sont des femmes (Kiyohime, la Nure-onna etc).

l’offrande d’une jeune fille à un dragon/serpent est un motif récurrent dans de nombreuses légendes à travers le monde. Ces histoire sont probablement des souvenirs déformés d’un temps où le sacrifices (incluant des noyades) faisaient partie de rituels religieux. Le conte d’aujourd’hui fait ainsi en partie écho à un autre, très célèbre au Japon, appelé Yamata-no-Orochi.

[Sources images : 1 / 2 / 3]

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