Conte japonais #20 – La bouilloire parlait

kettle-tanuki-fr

Il y avait une fois, un homme appelé Jiro qui habitait en ville avec sa famille. Ils avaient une vie bien difficile et les temps étaient durs :  ils avaient beau se tuer à la tâche, l’argent venait souvent à manquer et ils mangeaient rarement à leur faim.

Un petit matin frisquet, alors que Jiro fouillait ça et là un tas d’ordures, essayant d’y trouver des choses qu’il pourrait revendre, un morceau de fourrure attira son attention.

L’homme souleva quelques planches vermoulues et se retrouva face à face avec deux grands yeux apeurés.

Un tanuki, la tête prise dans les boucles d’une corde, le suppliait du regard. Sa pelisse était sale et miteuse. A voir son cou rouge et gonflé, l’animal avait dû se débattre de longues heures durant pour tenter de se dégager du collet.

– Mon pauvre petit ami, c’est pas ton jour on dirait…

Jiro soupira. La viande de tanuki était connue pour être dure et affreusement mauvaise. L’homme aurait de loin préféré tomber sur un lapin ou un poulet.

– Et bien, on dirait que je vais te laisser filer.

Prenant garde à ne pas se faire mordre par l’animal paniqué, il détacha la corde avec précaution. Aussitôt libéré, le tanuki fila comme l’éclair et disparut dans la ruelle. Jiro explosa de rire.

– Ne me remercie pas surtout !

Cette nuit là pourtant, alors que Jiro était couché, blotti contre sa femme et ses enfants qui ronflaient déjà doucement, une petite voix haut perchée se fit entendre :

– D’autre que toi auraient laissé une bête comme moi mourir. Je te dois une fière chandelle !

Jiro sourit dans la pénombre. Le tanuki gloussa avant d’ajouter :

– Tu sais quoi ? J’ai entendu dire que le grand prêtre du temple cherche une nouvelle bouilloire. Les tanuki comme moi sont plutôt doués question transformation en objets. Tu vois où je veux en venir camarade?

Cette fois ci Jiro rit franchement :

– C’est probablement le rêve le plus stupide que j’ai jamais fait ! Un tanuki me propose de se transformer en bouilloire pour arnaquer un prêtre !

Et le sourire encore aux lèvres, l’homme glissa dans le sommeil.

Le lendemain matin, un cri réveilla Jiro en sursaut. Surpris, il se leva d’un bond et se trouva nez à nez avec sa femme qui tenait dans ses mains une magnifique bouilloire d’or.

– Regarde ce que je viens de trouver ! Comment un truc pareil a bien pu atterrir chez nous !

L’homme ouvrit de grands yeux. Mais, des années à l’école de la rue lui avaient appris à savoir saisir les bonnes opportunités lorsqu’elles se présentaient. Il se lava le visage et revêtit en toute hâte ses meilleurs vêtements. Quelques instants plus tard, il attrapait la bouilloire, embrassait sa femme et prenait la route du temple.

Marchant d’un bon pas dans l’air matinal froid et sec, Jiro marmonna :

– J’espère vraiment que tu sais ce que tu fais l’ami !

Au temple, les moines ne jetèrent qu’un bref regard à la bouilloire d’or. Ils conduisirent immédiatement Jiro au grand prêtre. Celui ci était un homme cupide, avec un nez et une bouche bien trop petits perdus dans un visage lunaire.

Dès qu’il vit la bouilloire, ses petits yeux perçants étincelèrent d’envie :

– Un si bel objet…

Le prêtre jeta un coup d’oeil  aux vêtements mille fois rapiécés de Jiro et grogna :

– De toi à moi, je ne pense pas qu’un cafard comme toi soit le vrai propriétaire d’une telle oeuvre d’art. Mais je suis d’humeur généreuse : prends cette pièce d’argent et si tu déguerpis, je ne te dénoncerai pas.

Jiro se tint coi, comme il en avait l’habitude face à de tels personnages. Il prit la pièce d’argent et s’en fut, grommelant dans sa barbe :

– Mon pauvre tanuki, le nouveau maître que tu t’es dégoté est un sacré numéro…

Dès que Jiro eut disparu, le grand prêtre sonna un jeune apprenti :

– Je veux que tu me nettoies ceci vite et bien. Qui sait quelle maladie ce rat des rues pourrait bien nous transmettre !

Le jeune garçon s’inclina et courut au puit. Il commença à astiquer la bouilloire de tout son coeur quand soudain…

– Hi hi, ça chatouille !

… la bouilloire se mit à glousser.

L’enfant se précipita chez le grand prêtre en tremblant. Mais l’homme se contenta de se moquer méchamment de lui :

– Une bouilloire qui parle, vraiment ? Reprends toi mon garçon, tu es là pour travailler pas faire des blagues stupides.

L’apprenti était au bord des larmes :

– Mais…

– Il suffit ! Mets moi de l’eau à bouillir veux tu ? Je souhaite étrenner ma nouvelle bouilloire.

Alors que le grand prêtre prenait place près de l’âtre, le jeune garçon fit ce qu’on lui ordonnait. Il versa de l’eau fraîche dans la bouilloire d’or et l’accrocha au dessus du foyer.

– Oulà, oulà ! Mais ça brûle !

Devant deux humains abasourdis, de la bouilloire poussèrent une patte, puis deux, puis quatre. Une longue queue apparut, et du bec s’échappa une petite tête soyeuse.

– Ce n’est pas comme ça que j’imaginais ma vie au temple ! Puisque c’est ainsi je m’en vais ! Bien le bonsoir mes bons messieurs !

Avant que le prêtre ait pu esquisser un geste, la bouilloire s’enfuit en courant, dodelinant sur ses courtes petites pattes.

Plus tard cette nuit là, Jiro trouva un tanuki gelé jusqu’au os sur le pas de sa porte. Il sourit, soulagé :

– Entre donc mon vieux.

Et ce fut le début de bien d’autres aventures.


Notes:

Cette histoire est une relecture d’un conte très célèbre au Japon appelé Bunbuku Chagama qui se déroule la plupart du temps au temple Morin-ji situé dans la ville de Tatebayashi. Ce conte a de nombreuses variations, des versions très proches du Chat Botté (le propriétaire de la bouilloire devient riche et épouse une princesse) à celles très moralisantes (qui critiquent la méchanceté et l’avarice de certains moines bouddhistes).

Le Tanuki-bouilloire est un sujet souvent dépeint. On le trouve dans les estampes ukiyo-e (comme celle ci par Yoshitoshi), dans de nombreux livres pour enfants…. ainsi que sur des objets de la vie courantes (notamment de vraies bouilloires ou théières).

La bouilloire dont il est question dans ce conte est un chagama, notamment utilisé pour faire bouillir l’eau pour le chado (cérémonie du thé). Ce sont le plus souvent des objets de fonte de forme ronde et rebondie.

Si durant les cérémonies d’été, les chagama sont placées au dessus de braseros portatifs (furo), en hiver, on le pose au dessus de foyers enterrés appelés ro, creusés à même le sol dans la chambre à thé.  Le changement du furo pour le ro se fait normalement mi-Novembre et coïncide avec l’ouverture de jarres de thé récolté au printemps (l’ouverture de ces jarres donne lieu à une cérémonie spéciale appelée Kuchikiri-no-chaji).

Le ro fait écho à l’un de mes traits préférés dans une maison Japonaise traditionnelle :  l’irori, une vaste foyer carré, confortable et accueillant, qui servait à l’origine tant à faire la cuisine qu’ à chauffer la maison.

[sources images : 1 / 2 / 3]

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