Conte japonais #17 – Une naissance mystérieuse

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Il y avait une fois une sage-femme que tout le monde appelait Chiyo. C’était une petite vieille, ridée et ratatinée comme une pomme, que son dos faisait souffrir les jours de pluie. Mais ses mains restaient fortes et sa voix calme et ferme.

Personne ne se savait au juste combien de bébés elle avait mis au monde, mais tous les villages alentours savaient quoi faire quand une naissance s’annonçait mal : appeler Chiyo.

Une nuit, alors que Chiyo dormait du sommeil lourd qu’ont certaines personnes âgées, on frappa lourdement à sa porte.

– A l’aide ! Je vous en prie, nous avons besoin d’aide !

La vieille femme se réveilla en sursaut. Durant sa longue carrière, elle avait entendu suffisamment ce genre de désespoir. Lorsqu’elle ouvrit sa porte, un homme bien habillé qu’elle n’avait jamais vu tomba à ses genoux. Il s’inclina et la supplia :

– C’est ma belle fille ! C’est sa première grossesse et quelque chose ne va pas ! Je vous en prie, aidez-nous !

L’homme désemparé pleurait à ses pieds. Chiyo avait bien des fois dû faire face à cette situation et le temps lui avait appris quoi faire. Elle posa une main rassurante sur son épaule :

– Essayez de vous calmer. Je vais préparer mes affaires. Dites moi, où est votre maison ?

L’homme se redressa en un éclair :

– Je vais vous y conduire.

Chiyo s’habilla aussi vite que ses membres rouillés le lui permettaient. Puis elle attrapa son sac, plein d’herbes et de linge frais. Dehors, l’étranger faisait les cent pas. Dès qu’elle fut prête, il lui dit :

– Je vais vous porter, nous irons plus vite ainsi.

Et l’homme s’élança, la sage femme à califourchon sur son dos. Ils fendirent les champs endormis et atteignirent bientôt la forêt sombre. Ils allaient si vite que la tête de Chiyo lui tournait. Elle ferma les yeux.

Quelques minutes plus tard, l’homme finit par ralentir et il laissa précautionneusement glisser la vieille femme à terre. Chiyo n’en cru pas ses yeux : devant elle, se dressait la maison la plus extraordinaire qu’elle ait jamais vu, toute de bois lustré et d’or précieux scintillant à la lumière de lanternes.

Mais elle n’eut pas le temps de rester bouche bée. Déjà, un jeune, au beau visage marqué pour l’inquiétude, s’approchait :

– Vous êtes venue ! Merci ma bonne dame !

Il se saisit de son sac et lui prit la main, la conduisant sans attendre dans la demeure.

Ils traversèrent des pièces plus luxueuses les unes que les autres, toutes pleines de vassaux et de domestiques anxieux qui s’inclinaient devant elle. Chiyo, peu habituée à un tel traitement, marmonnait :

– Je ne suis qu’une sage femme…

Puis, au bout d’un long corridor, une dame d’honneur les introduisit dans des appartements somptueux, pleins à craquer de nobles dames et servantes qui s’agitaient nerveusement. La jeune Dame elle, toute pâle dans son kimono blanc, était tragiquement belle. Allongée sur un futon, elle adressa un sourire tremblant à Chiyo.

La sage femme posa une main ferme sur son ventre et de l’autre pressa tendrement son épaule  :

– Tout va bien se passer ma belle. Nous allons faire ça ensemble d’accord ?

La Dame, rassérénée par son calme, acquiesça.

Chiyo ordonna aux servantes de lui porter de l’eau bouillante. Elle fit brûler des herbes médicinales pour purifier l’air et se mit au travail.

– Respire ma chérie. Oui, comme ça. Attrape  ma main si tu veux, je suis avec toi.

Enfin, plusieurs heures plus tard, les pleurs aigus d’un nourrisson percèrent la nuit.

– Et voilà ma toute belle, regarde ta petite est là !

Chiyo fut surprise de voir le mari de la Dame entrer sa façon dans la chambre. Sans prendre garde au sang, il serra étroitement sa femme dans ses bras avant de sourire au nourrisson qu’on enveloppait dans un kimono brodé. La petite famille offrait un si joli tableau que la sage-femme surprit bien des regards émus.

Les larmes aux yeux,le tout nouveau grand-père s’inclina devant Chiyo :

– Nous ne pourrons jamais assez vous remercier pour ce que vous avez fait pour nous ce soir.

Il la conduisit gentiment à une chambre magnifique où un véritable festin et un lit confortable l’attendait.

– Notre maison est la votre. S’il vous faut quoique ce soit d’autre, il vous suffit de demander.

Après cette longue nuit, Chiyo était en effet fourbue. Elle se baigna et mangea et s’endormit aussitôt la tête sur l’oreiller.

Le matin suivant, la première chose qu’elle vit fut un papillon qui voletait gaiement au dessus d’elle. Surprise, Chiyo se redressa.

La luxueuse demeure s’était évanouie. A la place, se dressait une petit cabane de branchages frais et de feuilles. Partout au sol, s’enchevêtraient les traces d’une multitude de renards.

La sage-femme ramassa son sac et se figea : à l’intérieur, une pièce d’argent brillait sous le soleil matinal. Et, alors qu’elle reprenait en bougonnant sa route vers le village, elle fut surprise de sentir ses membres et son dos plus légers malgré son vieil âge.

Plus tard, lorsqu’elle raconta aux villageois son étrange nuit, ils se contentèrent tous d’acquiescer :

– Tu es une bonne sage femme Chiyo. Pas étonnant que même les renards se soient tournés vers toi quand ils ont eu besoin d’aide !


Notes:

Ces dernières semaine, nous avons exploré différentes facettes des Kitsune : les farceurs ici et mais aussi les renards divins. L’histoire d’aujourd’hui montre un autre motif récurrent : le youkai reconnaissant.

Les Kitsune sont souvent l’objet de telles histoires car ils sont décrits comme très proches des humains. Si certains incarnent ce que l’humanité fait de pire (malveillance, cruauté etc.), d’autres montrent ce qu’elle fait de mieux : amour, humilité ou gentillesse. Comme bien des contes européens, ces histoires étaient là pour faire la morale aux enfants (et aux grands !).

Les renards sont des animaux sociaux and monogames, choisissant souvent un partenaire pour la vie. Les larges groupes (un couple dominant et 5 à 10 autres individus) sont rares mais possible lorsque le territoire est riche. Il en va de même dans les histoires de youkai. En fait, si certains Kitsune sont présentés comme des créatures solitaires, d’autres vivent dans de véritables maisonnées – bien proches de celles de seigneurs Daimyo. On les voit en action lors des kitsune no yomeiri (mariage de renards) mais aussi dans des contes plus domestiques comme celui-ci.

Lorsque l’obstétrique et la chirurgie étaient encore inconnus, l’accouchement était un moment terriblement dangereux pour les femmes. Au Japon, de nombreuses superstitions entouraient la grossesse et le travail – certaines d’ailleurs encore pratiquées de nos jours. On brûlaient certaines herbes pour éloigner le mauvais oeil et une prêtresse (miko) pouvait assister à l’accouchement pour “attraper” les esprits malins attirés par le sang (le sang est hautement tabou au Japon). Si vous voulez en savoir plus, cet article (en anglais) sur les accouchements à l’époque Heian est très intéressant.

Pour l’anecdote, les broderies protectrices sur un kimono d’enfants sont encore utilisées de nos jours : on les appelle semamori.

Enfin, j’ai nommé la sage-femme Chiyo qui, lorsque écrit avec ces kanji 千代, signifie “un milliers de générations”. Vu son travail cela collait bien !

[sources images:  1 / 2 / 3]

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