Conte japonais #13 – Umibozu

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Il y avait une fois, dans un petit village près de la mer du Japon, un pêcheur et son fils. L’homme était âgé et austère et le jeune homme très timide. Comme tous leurs voisins, tous deux étaient fort pauvres et devaient travailler dur pour gagner leur vie.

Tous les jours, père et fils partaient bien avant l’aube, priant pour une bonne pêche alors qu’ils faisaient glisser leur petit bateau sur les eaux profondes.

Et tous les soirs, ils s’asseyaient ensemble dans leur modeste maison pour réparer filets et nasses avant de tomber de fatigue.

Un jour pourtant, le poisson vint à manquer. Matin après matin, les bateaux partaient en mer, toujours plus loin sur les flots. Mais nul ne ramenait calamar, sériole ou bonite dans ses filets.

C’était comme si tous les animaux avaient soudainement disparu.

Voyant que leurs provisions de poissons séchés diminuaient de jours en jours, le fils était de plus en plus inquiet.

– Nous n’aurons bientôt plus que des algues à nous mettre sous la dent. Oh Père, qu’allons nous devenir ?

Le pêcheur, le visage marqué et buriné par le sel, avait passé des heures les yeux fixés sur la mer d’huile. Aucun nuage à l’horizon, pas un souffle de vent. Le monde lui même semblait retenir son souffle.

Il se leva et mit son bateau à l’eau.

– C’est inutile Père nous…

Acéré comme des hameçons, les yeux du vieil homme le réduisirent au silence :

– Prends notre dernier baril de poisson et viens.

Ils ramèrent et ramèrent sous un soleil de plomb. Bientôt, la côte disparue et il n’y eu plus que l’immensité de la mer.

Le jeune homme attrapa ses filets.

– Laisse ça.

– Mais Père…

Le pêcheur se tourna vers lui, mâchoire serrée et regard perçant :

– Ouvre le tonneau.

Son fils s’exécuta, ne comprenant pas vraiment ce passait par la tête de son Père.

– Bien. A partir de maintenant, quoiqu’il arrive, ne dit plus un mot.

L’attente commença. Entourés par l’odeur âcre du poisson séché, les deux hommes conservaient un silence inconfortable.

Finalement, la nuit tomba sur la mer. La lune se reflétait de façon sinistre sur l’eau sombre.

Soudain, une vague agita la surface.

Le jeune pêcheur leva de grands yeux vers son Père et commença à ouvrir la bouche.

– Silence imbécile !

Sous le petit bateau, une masse immense approchait. Une peau noir et gluante émergea lentement des profondeurs, s’élevant de plus en plus haut dans le ciel. Bientôt, une tête géante ronde et chauve les surplomba. Deux énormes yeux globuleux fixèrent les deux pêcheurs.

Le fils restait là  figé par la peur. Il ne pouvait détacher son regard de la monstrueuse créature.

Luttant pour garder une voix aussi calme que possible, son père lui ordonna :

– Ne dis rien. Tout va bien se passer.

Il posa doucement les mains de son fils sur le tonneau et murmura :

– L’offrande doit être faite par des mains jeunes. Verse juste le tonneau par dessus bord.

Dans un état second, le jeune homme fit ce qu’on lui demandait

Dès que les poissons heurtèrent l’eau, de longues tentacules les saisirent avidement. Puis, aussi vite qu’il était apparu, le monstre regagna les abysses.

Le vieux pêcheur posa sa main sur l’épaule tremblante de son fils

– Tu t’es bien débrouillé mon garçon. Dépêchons nous de rentrer à présent. Les choses vont vite se gâter par ici.

Père et fils ramèrent en ramèrent, sans jamais se reposer ou regarder en arrière, jusqu’à ce qu’ils atteignent le village.

Il était temps : alors que le soleil se levait, les nuages s’amoncelèrent et le vent commença à hurler. La mer, qui depuis des jours était un miroir, gonflait sous l’assaut de grosses vagues qui venaient se briser sur la côte.

Les villageois n’en croyait pas leurs yeux. Sous la surface, on pouvait apercevoir des éclats d’argent jouant sous l’écume : les poissons étaient finalement de retour.


Notes :

Les Umibozu sont des youkai monstres marins, le plus souvent représentés comme d’immenses silhouettes noires (bien que de petit umibozu existent aussi). Leur nom signifie “moine de mer” et fait référence à la forme de leur tête, ronde et chauve comme celle des moines bouddhistes.

On dit qu’ils coulent les bateaux si certaines conditions ne sont pas remplies. Certains contes conseillent de se taire, d’autres d’offrir des tonneaux ou des louches (on prenant garde à ce que ceux ci soient cassés ou percés sans quoi la créature les utilisera pour remplir le bateau d’eau de mer… pour le couler). Ces monstres sont aussi liés aux Dieux de la mer et certaines histoires encouragent les marins à leur offrir du poisson pour entrer dans leurs bonnes grâces.

les Umibozu ont probablement été inspirés par de vrais animaux, comme les cachalots, les calamars géants ou les méduses. Ils incarnent aussi des phénomènes naturels inexpliqués comme les imprévisibles vagues scélérates.

[sources image :  1 / 2 / 3]

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