Conte japonais #12 – Un parapluie vivant

living umbrella fr

Il y avait une fois un enfant très pauvre appelé Hikoichi.

Dans le village, il se murmurait que la seule richesse de la famille d’Hikoichi était un kasabake, un parapluie vivant qui s’ouvrait tout seul les jours de pluie, et se refermait comme par magie dès que le soleil revenait.

La rumeur enfla et enfla encore, et elle finit par parvenir aux oreilles du seigneur local.

– Hum… Si un tel objet existe, il ne peut pas rester aux mains de simples pécores !

Le Seigneur envoya ses hommes à la maison d’Hikoichi. Mais le garçon se contenta de répondre :

– Ce parapluie est le trésor de notre maison depuis des générations. Il fait autant partie de la famille que mes soeurs et moi. Le Seigneur à beau être puissant, il n’est pas de notre famille !

Ce simple message ne fit qu’augmenter le désir du noble de mettre la main sur une  telle curiosité.

Un jour, il convoqua Hikoichi au château et lui dit :

– Mon garçon, je comprends que tu chérisses ce parapluie. Mais, les temps sont durs et je sais que ta famille est bien dans le besoin. De l’argent ? Des vivres ? Tu n’as qu’un mot à dire : ton prix sera le mien.

Hikoichi resta un long moment silencieux, le précieux parapluie serré contre lui. Puis, parcourant du regard la fabuleuse salle d’audience dans laquelle ils se trouvaient, il murmura :

– Vous avez peut être raison. Notre parapluie vivra peut être plus heureux dans un magnifique château que dans une pauvre chaumière…

L’enfant n’avait pas fini sa phrase que déjà une bourse pleine d’or était placée entre ses mains et son parapluie lui était enlevé. Il rentra chez lui la tête basse et le coeur lourd.

Au château, le Seigneur était impatient de voir le miraculeux parapluie prendre vie. Mais, le ciel restait désespérément sans nuage. Le soleil continuait à briller, jour après jour,  et la lune à scintiller, nuit après nuit.

Le noble était de plus en plus frustré.

Finalement, deux semaines plus tard, le ciel finit par se couvrir et l’on entendit le tonnerre gronder sourdement dans le lointain.

– La pluie! Enfin !

Le Seigneur ordonna à ses domestiques de planter le parapluie dans ses jardins. Puis, toute la maisonnée s’amassa sur les terrasses et retint son souffle.

Malgré l’averse, le parapluie restait inerte.

– Il lui faut peut être plus d’eau ?

Mais l’averse tourna à l’orage, le crachin faisant bientôt place à de grosses gouttes et le parapluie ne bougeait toujours pas.

Le Seigneur écumait:

– Amenez moi ce petit menteur !

Les gardes revinrent avec un Hikoichi complètement terrifié :

– Tu vois cette tempête gamin ? Ton parapluie ne s’anime pas. J’exige des explications !

Hikoichi jeta un coup d’oeil au pauvre objet qui se dressait solitaire sous la pluie battante.

– Quel temps affreux… Le parapluie devrait être grand ouvert…

Le garçon s’avança dans le jardin, bientôt trempé jusqu’aux os. Le Seigneur et sa maisonnée l’observèrent prendre avec douceur le parapluie dans ses bras.

Il gémit soudain :

– Comment avez vous pu !

La pluie ne pouvait cacher les larmes qui coulaient sur ses joues. Il courut jusqu’au Seigneur puis tenta de le frapper de ses pieds.

– Comment avez vous pu le laisser mourir !

Le Seigneur restait là, complètement décontenancé :

– Qu… que veux-tu dire ?

Hikoichi cracha :

– Moi qui pensais que la vie de château ferait son bonheur ! Mais vous l’avez laissé mourir de faim !

– Mourir de faim ? Mais comment aurions nous pu savoir que cet objet avait besoin de manger ?

– C’était un parapluie vivant. Vous mourriez aussi si personne ne vous nourrissait convenablement !

Hikoichi tomba à genoux, berçant son parapluie contre son coeur.

– Mon pauvre ami ! Pardonne moi, pardonne moi !

La garçon jeta un regard plein de larmes amères au Seigneur et à sa suite :

– Meurtriers ! J’espère qu’au moins vous lui donnerez des funérailles dignes de ce nom…

Et le Seigneur et ses domestiques ne trouvèrent rien à répondre.


Notes:

Les Kasabake (or kasa obake, “parapluies hantés”) sont des monstres japonais très populaires, de nos jours représentés avec un oeil, un pied et souriant largement ou tirant la langue. Ces malicieux youkai sont extrêmement répandus et on les retrouve dans de nombreux films, anime ou manga (Shigeru Mizuki les surnommait même les “vedettes des monstres de la période Edo”).

Dans la (triste) histoire d’aujourd’hui, le kasabake est un excellent exemple de tsukumogami, un objet de tous les jours que son grand âge a doté de conscience. C’est un concept un peu différent des tsukimono (qui sont des objets possédés par une autre entité, comme dans mon autre contre “l’Éventail de la Danseuse”).

On peut voir des kasabake et des tsukumogami à l’action dans un des courts métrages de SHORT PEACE dont j’avais parlé il y a quelques temps sur mon tumblr.

[sources images :  1 / 2 / 3]

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