Conte japonais #11 – Le Château au riz blanc

white rice fr

Il y a bien longtemps, une forteresse escarpée surplombait une riche vallée. Le Seigneur du château était sévère mais juste et la vie suivait calmement son cours dans le petit domaine.

Malheureusement, les nuages s’amoncelaient au loin. La guerre faisait rage depuis des années par delà les montagnes, détruisant des royaumes entiers et approchant toujours plus à chaque saison.

Le Seigneur avait tout fait pour garder son petit pays neutre. Sa sagesse et sa tempérance était reconnue tant par ses alliés que ses ennemis et il avait tenté des mois durant d’obtenir une trêve durable.

Mais, les mots les plus sages ne suffisent pas toujours à arrêter les fous. Et un sinistre jour, une armée enragée s’engouffra dans la vallée.

Les villageois s’enfuirent immédiatement et gagnèrent le château. Hommes, femmes, enfants mais aussi bétail et volaille, chacun trouva refuge derrière les hautes palissades et les profonds fossés hérissés de piques.

Dès le dernier chariot entré, le Seigneur ordonna que l’on ferme et scelle toutes les portes.

– Bande de pleutres ! Vous vous cachez derrière des murs au lieu de vous battre avec honneur !

Le général ennemi fulminait. De sa position, il devinait que les gens de la forteresse se préparaient pour un siège.

– Vous voulez tester ma patience ? Qu’il en soit ainsi ! Soldats ! On monte le camp !

L’armée n’avait pas de machine de siège. Mais grâce aux richesses de la vallée, elle avait vivres et eau en abondance. Il ne restait plus qu’à attendre.

Trois semaines passèrent.

Chaque jour, le Général surveillait la forteresse comme un aigle épie sa proie.

Et chaque jour, le Seigneur prenait soin de se montrer, contrôlant l’enceinte, inspectant les vivres et parlant avec les villageois.

La quatrième semaine pourtant, l’intendant courut vers lui. Le pauvre homme murmura précipitamment:

– Mon Seigneur, les réserves d’eau ! J’ai distribué la dernière goutte !

Le Seigneur demeura imperturbable, fermant seulement les yeux un court instant.

– Nous avons encore du riz blanc et du sel fin à profusion. Mais sans eau, tout est perdu !

L’homme tremblait présent :

– Oh mon Seigneur, qu’allons nous devenir !

Les gens commençaient à les regarder. Le noble homme entraîna fermement l’intendant dans le château et lui dit :

– N’en parle à personne pour le moment. Nous sommes en état de siège et un mouvement de panique est la dernière chose dont nous avons besoin. Tu sais bien que nous sommes trop peu pour vaincre les barbares que nous attendent là dehors.

Avec un regard pensif, le Seigneur ajouta :

– Il va falloir nous montrer plus malin qu’eux…

Soudain, son visage s’éclaira :

– Passe le mot : je veux parler à tous les villageois ! Oh, et dis leur de conduire toutes leurs bêtes de bât à l’entrepôt !

A midi, alors que le soleil implacable brillait haut dans le ciel, le Général plissa les yeux et distingua une scène bien étrange.

Les hommes chargeaient des boisseaux et des boisseaux de riz sur leurs chevaux pendant que les femmes apportaient de larges bols et des jarres miroitantes dans la cour. Dans l’air, retentissaient de joyeuses chansons et le rire des enfants.

– Mais que font-ils donc ? Ils préparent un festin en des temps si difficiles ?

Certain qu’il avait toute l’attention de son ennemi, le Seigneur ordonna alors d’un voix forte :

– Tout le monde est prêt ? Commençons !

Les villageois commencèrent à verser à profusion le riz dans les bols, puis ils ajoutèrent le contenu des jarres. Impossible de se méprendre sur leurs gestes : ils lavaient bel et bien le riz, souriant gaiement et plaisantant les uns avec les autres. Et sous le soleil de midi, la blancheur des larges bols étincelait de mille feux.

Le Général était pris de court :

– Après tout ce temps, leurs réserves d’eau devraient être à sec. Et voilà qu’ils en gâchent autant pour laver des bols et des bols de riz ?

La rumeur se propagea vite dans le camp : les habitants de la forteresse avaient tellement d’eau qu’ils préparaient un banquet !

Les soldats, qui s’ennuyaient déjà fort et avait le mal du pays, commencèrent à murmurer :

– Le général se trompait ! La victoire n’est pas du tout proche ! Quelle perte de temps, nous devrions juste rentrer chez nous !

Et bientôt en effet, craignant une mutinerie, le Général ordonna à ses troupes de lever le camp et l’armée toute entière disparue.

Ils ne réalisèrent jamais que ce qu’ils avaient pris pour du riz en train d’être généreusement lavé n’était que du riz si blanc et des jarres de sel si clair et fin qu’ils miroitaient comme de l’eau au soleil !


Notes:

La photo du château d’Himeji que j’ai utilisée en illustration est en fait inexacte. Ces élégants bâtiments n’ont en effet jamais réellement fait face à des sièges car ils ont été construits/remodelés à des époques (relativement) paisibles. Comme les châteaux Européens, c’est peu ou prou ce qui différencie aussi les premières forteresses des châteaux plus tardifs. Les premières enceintes japonaises étaient brutes et grossières, des labyrinthes de fossés, douves, palissades, pieux etc. Si le sujet vous intéresse, ce fil Reddit (en anglais) a d’excellentes pistes.

Le Riz est la base de l’alimentation japonaise. c’est un élément si important que le mot gohan lui même (“repas”) désignait à l’origine le “riz cuit”. La plus haute qualité de riz est le hakumai, poli jusqu’à l’obtention d’un éclat blanc perlé (il s’agit du riz évoqué dans ce conte). Il s’agissait auparavant d’un met rare que seul les riches et les nobles pouvaient s’offrir – le reste de la population mangeant elle du riz brun.

De nombreuses superstitions et traditions entourent le riz. cela va de la façon de le laver (jusqu’à il n’y a pas si longtemps, cela faisait partie des qualités d’une bonne épouse!) à son apparence (plus il est blanc et nacré, mieux c’est).

Il en va de même pour le sel, qui était alors très cher, et auquel sont encore attachées aujourd’hui de nombreuses traditions religieuses et folkloriques (le Shinto et le Bouddhisme pensent que le sel purifie et éloigne les mauvais esprits).

[sources images :  1 / 2 / 3]

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